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Après des combats dans la région de l'Aurès, le 30 novembre 1954, des parachutistes de l'armée française transportent des combattants algériens faits prisonniers. Pierre Bonnin AFP/Archives

http://www.ladepeche.fr/article/2012/03/11/1308709-cinquante-ans-apres-les-aures-des-appeles-racontent.html

Ils ne craignent plus d'évoquer la torture, les exactions et la violence de la guerre d'Algérie: 50 ans après la fin du conflit, ces appelés français du contingent racontent le traumatisme de leur passage sous les drapeaux.

Sur le bateau qui le ramenait en métropole après 24 mois en Kabylie, Albert Nallet a "balancé à la mer" sa médaille militaire. Comme la plupart des appelés d'Afrique du nord, cet ancien chaudronnier de 74 ans a longtemps refoulé son passage dans l'armée.

"En rentrant, à 21 ans, on a envie de profiter de la vie, d'oublier", dit-il, avouant avoir fait "des cauchemars pendant plusieurs semaines".

Les premiers souvenirs sont revenus "de manière très intense" la retraite venue. Notamment cet "accrochage avec une bande armée de l'ALN (Armée de libération nationale)", où "un copain a été tué".

"Ca a déclenché une haine : ce jour-là, trois Algériens qui se rendaient les bras en l'air ont reçu une rafale de mitraillette", raconte-t-il.

Les images de femmes torturées, dont "le ventre gonflait" parce qu'on leur "faisait avaler de l'eau", où d'hommes qui recevaient des "coups de marteau sur la tête" restent "gravées".

Tout comme "la corvée de bois", ces exécutions sommaires de prisonniers. "On savait que ça existait, mais le jour où on en est témoin, ce n'est pas pareil", confie-t-il.

Aumônier de renfort pendant la quasi-totalité de la guerre, Emile Letertre a vu défiler les appelés qui venaient confier les "problèmes de conscience que leur posait l'obligation de tuer": "J'ai vu un appelé pleurer comme un gosse après une corvée de bois en disant: +Si ma mère savait ça...+"

Aujourd'hui âgé de 88 ans, M. Letertre souligne que "beaucoup de femmes et d'enfants ont toujours été très meurtris du silence de leurs pères". "Ils avaient en eux des choses lourdes, mais incommunicables."

"Le plus brave peut devenir le plus salaud"

Georges Garié a attendu 2008, lorsqu'il a rédigé d'une traite une douzaine de poèmes, avant de repenser à ses années algériennes. "Ca m'a fait énormément de bien", avoue cet ancien instituteur de 80 ans.

Alors qu'il reconnaissait "très honnêtement le désir d'indépendance des Algériens", son destin a basculé le jour où un maquisard algérien, dont "le fusil s'est enrayé", a tenté de l'abattre "à bout portant".

"Il y a d'abord de la peur et ensuite de la colère. On se dit : +Pourquoi il veut me tuer ?+. Cela entraîne le désir de vengeance", analyse cet ancien aspirant.

Il se souvient notamment de "cet estropié, avec des pieds-bots", contraint de parcourir des kilomètres devant sa section, afin de "servir de bouclier humain".

"A l'heure du repas, on lui attaché les mains dans le dos et on l'a suspendu à une branche pendant qu'on cassait la croûte. C'était la trouille, il fallait se protéger", explique-t-il la voix pleine de "remords".

"Dans une ambiance de guerre, le plus brave d'entre vous peut devenir le plus salaud", assure-t-il aujourd'hui aux lycéens de sa région.

Beaucoup d'appelés ont été confrontés à la torture. Certains l'ont pratiquée. "Les prisonniers étaient enfermés dans un silo. Certains de mes camarades leur balançaient de l'eau ou leur urinaient dessus", témoigne un appelé qui souhaite rester anonyme.

Aujourd'hui âgé de 77 ans, il se rappelle du jour où il a été contraint de faire tourner "la gégène, un truc qui donnait du courant", pour "faire parler" l'ennemi. "Mes supérieurs m'ont dit qu'il fallait que je vienne ou alors ça serait pour moi", explique-t-il, confiant avoir été "débarrassé de beaucoup de choses" à son retour.

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«Ces officiers qui ont dit non

à la torture»

de Jean-Charles Jauffret

http://www.babelmed.net/index.php?option=com_content&view=article&id=2492

 

Les leçons discrètes de la «Guerre d’Algérie»

«Ces officiers qui ont dit non à la torture» n’est pas un simple hommage aux dizaines de militaires français qui se sont opposés à la pratique de la torture pendant la guerre d’indépendance algérienne. C’est aussi une étude richement documentée des conditions dans lesquelles la torture s’est banalisée dans les rangs de l’armée coloniale, sans jamais pour autant être officiellement institutionnalisée.

Spécialiste de l’histoire militaire française, Jean-Charles Jauffret examine dans la première partie de son livre l’attitude du commandement devant la pratique des interrogatoires musclés par les services de renseignements. Une «armée républicaine» - et, qui plus est, est censée agir en «territoire français» - a-t-elle le droit de recourir aux «pressions physiques» sur les détenus pour obtenir des informations? Cette question s’est tôt posée aux officiers des troupes coloniales, chargés de démanteler les réseaux d’un FLN tentaculaire encadrant rigoureusement les villes et les campagnes.

Si la majorité des officiers ont mis en veilleuse le code d’honneur de l’armée en couvrant les tortionnaires ou en leur infligeant des sanctions strictement symboliques, une petite minorité d’autres se sont conduits de façon plus glorieuse. Le plus connu est le général Pâris de la Bollardière, qui a franchi la barrière invisible du «devoir de réserve» en rendant publiques, dans la presse parisienne, les raisons de sa désapprobation des méthodes fortes des services de renseignement. D’autres officiers comme le colonel de Seguins-Pazzis - certes moins célèbres - n’ont pas été moins honorables. Ils ont régulièrement expliqué à leurs subalternes que la « lutte anti-subversive » ne pouvait s’accommoder de l’usage de la torture sans que l’armée y perde son âme.

Dans la deuxième partie du livre, l’auteur ébauche quelques portraits de militaires qui, par conviction religieuse ou idéologique, se sont élevés contre le recours à la torture. François Dureste, Jean Le Meur et Henri Péninou en sont quelques-uns, auxquels leur profonde religiosité a donné le courage de dénoncer les exactions de l’armée et les libertés excessives accordées aux services de renseignement par un commandement pressé de marquer des points contre le FLN. Marc Chevrel, René Paquet et Georges Alziari sont, quant à eux, des «officiers d’obédience marxiste» qui ont attiré l’attention de leurs supérieurs sur les «dérives de la guerre contre-révolutionnaire» et qui l’ont chèrement payé en mutations et mises en quarantaine.

La conduite de ces dizaines d’officiers prouve que la dénonciation de la torture et le refus d’y recourir étaient possibles. La torture n’étant pas institutionnalisée, les commandants des troupes disposaient d’une certaine marge de manœuvre pour refuser de l’employer, marge que beaucoup d’entre eux, malheureusement, n’ont pas utilisée en arguant des «exigences spécifiques de la guerre contre-révolutionnaire».

Dans le dernier chapitre, Jean-Charles Jauffret met en évidence l’influence de la guerre d’indépendance algérienne sur les codes militaires français. «[…] Les règlements actuels qui régissent l’armée sont directement inspirés d’une réflexion en profondeur sur les déviances et les erreurs commises pendant la guerre d’Algérie», affirme-t-il. Cette réflexion a été pudique et silencieuse puisque jusqu’à tout récemment, on s’obstinait encore à nier les exactions commises en Algérie et les universitaires qui les rappelaient étaient voués aux gémonies. Les leçons de la guerre d’Algérie n’en ont pas moins porté. Dès 1966, le Règlement militaire de discipline générale a institué l’obligation de respecter les lois et coutumes de la guerre . Cette obligation a été rappelée en 1972 dans le Statut général des militaires et, en 1975, dans le nouveau Code de discipline. En 2000, le Guide du comportement du soldat semble avoir achevé de tirer les enseignements de la dernière grande aventure de l’armée française outre-mer, en stipulant clairement que «le soldat obéit aux ordres dans le respect des conventions internationales».

Yassin Temlali

 

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