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http://www.ladepeche.fr/article/2000/12/03/278420-guy-un-appele-non-nous-n-etions-pas-des-tortionnaires.html

Guy, un appelé :

« Non, nous n'étions

pas des tortionnaires »

Publié le 03/12/2000

« Ma plus grande crainte désormais, lorsqu'on verra dans les cérémonies notre drapeau de la FNACA, la Fédération Nationale des Anciens Combattants d'Afrique du Nord, est que certains nous vomissent dessus: ''Tiens, voilà les tortionnaires! ''.

Les deux millions de Français qui ont combattu en Algérie ne méritent pas cet anathème. L'écrasante majorité d'entr'eux n'a jamais pratiqué la torture. »

Guy Darmanin a « fait » la guerre d'Algérie dans les rangs des appelés du contingent. De 1961 à juin 1962. Il parle au nom des « camarades consternés depuis quinze jours ». « Moi, dit-il, j'ai utilisé la ''gégène'', le générateur électrique de campagne, mais uniquement pour assurer les transmissions. Nous refusons que les accusations portées aujourd'hui contre l'armée soient généralisées. Nous ne sommes pas concernés par ces agissements qui furent le fait de quelques unités spéciales. »

« Aussaresses nous fait honte »

Guy « condamne sans réserves » les déclarations du général Paul Aussaresses qui a froidement raconté « avoir tué 24 personnes » après les avoir torturées, parce qu'on « ne pouvait pas les libérer dans un tel état ».

« Ses ''aveux'' m'ont affecté profondément, poursuit-il, comme beaucoup d'anciens combattants, j'ai honte pour la France, j'estime qu'il a sali l'armée, qu'il nous a tous salis. Je souhaite que ses décorations prestigieuses, en particulier la Légion d'honneur, lui soient retirées sans tarder. La guerre, c'est la guerre, mais de là à affirmer ''je suis prêt à recommencer! '' Pouah!»

Guy Darmanin se montre favorable à toute « démarche pouvant concourir au rétablissement de la vérité et à tourner définitivement une page très douloureuse de l'histoire de notre pays. Mais si l'on ouvre les dossiers il faut les ouvrir des deux côtés, car le FLN a lui aussi utilisé des méthodes barbares».

Par contre, estime l'ancien sous-officier, il ne faut pas se tromper de cible: «L'enchaînement infernal a été provoqué par le gouvernement de l'époque. Quand des copains étaient tués dans des conditions atroces par le FLN, nos soldats étaient animés d'un esprit de vengeance.»

« Des camarades sont devenus fous

ils sont toujours enfermés »

Guy Darmanin reproche aux plus hautes autorités politiques d'avoir fermé les yeux. « Le ministre des Affaires algériennes, Robert Lacoste, avait, paraît-il, un tas de dossiers concernant la torture par ces groupes de barbouzes. Il aurait pu et dû l'arrêter. Je ne peux pas croire que des généraux aient ordonné de telles atrocités sans l'aval du pouvoir. »

Le contingent français a payé un lourd tribut à cette «sale guerre». «La guerre, c'est toujours sale, enchaîne Guy Darmanin, mais nous étions partis pour mener des opérations de maintien de l'ordre dans un département français. 30.000 soldats sont morts en Algérie, la plupart avaient 20 ans. Nous avons vu défiler un cortège interminable de 250.000 malades ou blessés, certains marqués à vie. Des garçons qui ont été contraints par leurs supérieurs de commettre des actes de répression aveugle en ont perdu la raison. Ça, on n'en parle jamais. Combien des nôtres sont- ils toujours enfermés dans des asiles psychiatriques, comme à l'hôpital Marchant de Toulouse? Nous allons les voir de temps en temps, tout le monde les a oubliés. On a vu récemment des images terribles sur une chaîne de télévision. Un jeune soldat tirait sur un fourré qui bougeait, pendant une opération: une fillette se trouvait derrière. Lorsqu'il a vu son cadavre, il est devenu fou sur le champ. Ce n'était pas un tortionnaire, nous n'étions pas des tortionnaires. »

 


L'ancien para témoigne

Auguste Santolino, pied-noir et Algérois d'origine, fut rappelé en 1955 dans les rangs parachutistes. En tant que réserviste, il a effectué des périodes dans la « Territoriale » jusqu'en 1962. « Notre rôle, explique-t- il, consistait à rechercher les terroristes du FLN et à les livrer aux autorités de la Xe région militaire. Il s'agissait de gens pris en flagrant délit d'attentat ou les armes à la main. Nous les conduisions dans une villa, à El-Biar, une localité située à quelques kilomètres d'Alger, où des agents du renseignement, des militaires que l'on pourrait comparer à une police secrète, les interrogeaient. Contrairement à ce que l'on entend actuellement, ils n'étaient pas des abrutis assoiffés de sang. Ce n'était pas la Gestapo. »

Auguste Santolino dénonce « l'ignoble attaque du Parti communiste qui accuse l'armée française à sens unique ».

« La sauvagerie était en face »

« Il y a eu des tortures, admet-il, mais cela a permis de sauver des milliers de compatriotes de toute confession. Et va-t-on fermer les yeux sur les horreurs commises par le FLN? Les militaires français n'ont jamais sombré dans la sauvagerie, contrairement au camp d'en face. Nos prisonniers étaient secoués, frappés, pas dépecés comme nos malheureux camarades retrouvés avec le nez coupé ou bien pire encore. »

Auguste Santolino se souvient « de M. Viennot, employé au Monoprix d'Alger, qui fut vidé de son sang et retrouvé dans un dépotoir à ordures ». Et encore de « M. Joubarousse, de Blida, que les terroristes ont embroché vivant avant de le faire rôtir à la braise, comme un méchoui ».

« Les exemples se comptent par milliers de malheureux qui ont été martyrisés par le FLN, des actions sans comparaison possible avec ce que faisaient les militaires français. Je peux en apporter témoignage. »

« Moi j'ai connu leur torture »

Auguste Santolino raconte ce qu'il a subi aux mains du FLN: « J'ai été enlevé un 24 juillet. Ils m'ont tabassé pendant trois jours. On m'empêchait de dormir en plaçant un couteau sous ma gorge. Si je m'étais assoupi, j'aurais eu la gorge tranchée. J'ai connu les brûlures à la cigarette, le bain, ils m'ont même arraché deux dents à la tenaille. On m'a forcé à manger de la graisse d'armes sur du pain pourri. Ça m'a provoqué une poussée de furoncles sur tout le corps. Heureusement, j'ai pu m'évader le troisième jour, sinon je ne serais sans doute pas là pour raconter. »

Si les « services de renseignement français se sont salis les mains, s'insurge l'ancien para, c'était pour sauver des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants aveuglément tués dans les attentats ». « Grâce à ces interrogatoires, on a découvert à l'ultime minute une bombe qui allait exploser dans l'usine à gaz de l'EGA, située au Hamma, en pleine ville d'Alger. Combien de victimes aurait-elle fait? A la villa de El-Biar, on s'efforçait de savoir où se cachaient les entrepôts d'explosifs, où les terroristes devaient les placer, où ils se ravitaillaient en armes. C'est comme ça que l'on s'est aperçu notamment qu'ils faisaient transporter les armes dans la rue par des enfants qui les planquaient dans leurs vêtements, alors que l'on ne trouvait rien sur les adultes lors des fouilles, lorsqu'on bloquait un quartier. Le FLN changeait toujours d'endroits pour placer les bombes: dans les lampadaires, sous l'estrade des dancings, dans les bus... »

« On croisait les barbouzes qui nous pourchassaient »

Auguste Santolino voudrait s'attarder aussi sur les « 30.000 Français disparus dont personne n'a plus la moindre trace, dont beaucoup de femmes, ou encore sur les milliers de Français d'origine musulmane massacrés après la guerre ».

Mais décidément, cette guerre d'Algérie ne ressemble à aucune autre: à la fin, les paras de la « Territoriale » livrant des prisonniers croisaient dans les couloirs de la villa d'El-Biar « les barbouzes du gouvernement français qui pourchassaient les pieds-noirs activistes pro-Algérie française pour les torturer... » Auguste Santolino, lui, « jouait » sur les deux tableaux.

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Auguste Santolino est président de l'Association nationale de défense des rapatriés.

 


Pierre, le putschiste: « Nous méprisions les unités spéciales »

Pierre Montagnon est ce que l'on a appelé un « soldat perdu ». Le 22 avril 1961, il était encore capitaine de parachutistes, dans le 2e REP, à 29 ans. Deux jours plus tard, il était renvoyé de l'Armée française. « J'ai rejoint le général Challe dans le putsch, avec mes hommes. Nous ne voulions pas que tous ces camarades soient morts pour rien. En 48 heures, les carottes étaient cuites. Tout s'effondrait. »

Pierre Montagnon (1) était arrivé en Algérie à l'été 1954, jeune lieutenant tout frais émoulu de Saint-Cyr. La guerre éclatait six semaines plus tard, le 18 septembre. Blessé à deux reprises au combat, lors d'assauts, il affirme ne pas avoir livré autre chose qu'une « guerre de soldats », une « guerre propre » à la tête « de vrais professionnels ».

« Ce combat ne m'a jamais posé de problème de conscience. J'étais animé par le sentiment de défendre mon pays et des compatriotes, qu'ils soient pieds-noirs, musulmans ou métropolitains. Au début, nous nous battions contre des ennemis pour lesquels nous avions de la considération, les chibanis, pour la plupart d'anciens tirailleurs de l'Armée française équipés de vieux fusils Lebel ou Mauser, de rudes marcheurs qui vous logeaient une balle entre les deux yeux à 70 m. Ils se battaient bien et avec courage. »

La torture? « Elle a existé, personne ne peut le nier, et je la condamne. On savait qu'elle existait à l'époque. Les DOP, ces unités spéciales qui portaient parfois un autre nom, étaient très mal vues dans nos rangs. Nous n'avions aucune considération pour ces gens-là. Et nous n'avions pas besoin d'eux. Pour savoir où se trouvaient les « bandes de fels », comme nous les appelions, il suffisait de repérer les points d'eau, peu nombreux en Petite Kabylie où nous intervenions. Les groupes d'en face étaient obligés de s'y trouver à un moment où à un autre. Près de notre position, il y avait un barrage à la frontière algéro-tunisienne. Dès que l'eau ne coulait plus ou que les installations hydro-électriques ne fonctionnaient plus, nous savions qu'ils n'étaient pas loin du secteur. Par contre, que dire du massacre perpétré sur les harkis, de pauvres types livrés sans armes à leurs adversaires par le gouvernement français? 150.000 hommes, femmes, et enfants ont été tués après la guerre d'Algérie. La France les a lâchement abandonnés. Elle aurait dû s'entourer de précautions et de garanties vis-à- vis de ces gens-là, avant de proclamer l'indépendance. »

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(1) Pierre Montagnon est l'auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet, dont « La guerre d'Algérie », aux éditions Pygmalion.

 


Djoudi, moudjahidin du FLN :

J'avais 18 ans

Nous sommes en 1956, à Alger. Djoudi Attoumi a 18 ans, il étudie à la fac, la vie pourrait être belle et facile. « Mais j'ai pris le maquis. Chez nous, les enfants s'imprègnent de nationalisme au berceau, c'est une culture. Je savais que des frères luttaient les armes à la main, j'entendais parler du FLN. J'ai pris des contacts avec les moudjahidins dans mon patelin, en Kabylie. Après deux ou trois voyages infructueux, on m'a accepté. Il fallait se méfier de tout le monde. »

Le jeune homme est même dispensé de l'examen d'entrée obligatoire: «Habituellement, avant d'être admis dans les rangs de l'Armée de libération nationale (ALN), il fallait commettre un attentat pour montrer ses dispositions, au moins ramener une arme que l'on se procurait par tous les moyens: on la volait, on l'achetait ou on tuait un militaire pour s'accaparer sa mitraillette ou son fusil. J'ai été exempté de tout cela en raison de mon âge et surtout parce que je tapais très bien à la machine. On m'a confié un poste administratif au PC de la Houlette, dans la Wilaya 3, le secteur qui couvrait la Kabylie. »

« 100 millions de centimes dans un sac »

Tout de suite, le chef de guerre Amirouch en personne confie une mission de confiance à l'adolescent: « Il m'a chargé de transporter un sac contenant 100 millions de centimes - vous vous rendez compte, en 1958! - à 80 km de là, de l'autre côté de la frontière de la Tunisie, où nous achetions nos armes. Cet argent provenait de collectes, de cotisations et des contributions versées par les riches et les commerçants, au besoin sous peine de sanctions. » La filière tunisienne sera démantelée par l'armée française quelques années plus tard.

Aujourd'hui, après 25 années passées à la direction de différents hôpitaux dans le pays, Djoudi Attoumi occupe sa retraite à effectuer des recherches sur cette période finalement assez mal connue en Algérie.

Comme beaucoup d'Algériens, il suit attentivement le débat qui bat son plein en France, grâce à la parabole et à la presse française. « J'estime qu'il faut tout mettre à plat. Nous devons tous participer à ce devoir de vérité, de part et d'autre, tant qu'il reste suffisamment d'acteurs de cette guerre en vie pour témoigner. »

« J'ai eu la vie sauve grâce à des appelés français »

Djoudi Attoumi rencontre souvent des témoins qui racontent - difficilement: «Je m'aperçois que le nombre des torturés a été très élevé dans nos rangs. La semaine dernière, nous étions un groupe à en discuter lorsque l'un des hommes présents éclata en sanglots et s'écarta. Plus tard, il m'expliquait ne pas supporter ce genre de conversation: il avait notamment subi le ''supplice de la bouteille'' à Bougie. Cette torture consistait à enfiler le goulot cassé d'une bouteille dans l'anus et à pousser... Je rencontre régulièrement d'anciennes victimes de ce type d'agissements. »

Les plus marquées, selon Djoudi Attoumi, sont « passées entre les mains des Détachements opérationnels de protection dirigés par le général Aussaresses».

« Ces centres étaient nombreux, il y en avait deux à Bougie, dont un à côté de l'aéroport actuel, la ferme Tourneau. On conduisait les prisonniers dans des locaux adaptés, souvent des caves à vin situés sous la maison, donc insonorisées. Et ils n'étaient pas sûrs d'en ressortir vivants. Lorsqu'ils survivaient aux atrocités, on les expédiait dans des camps où la fameuse «corvée de bois» était chose courante. Mais les soldats français se chargeaient eux-mêmes des interrogatoires. Ceux de chez nous qui étaient pris dans les opérations de ratissage organisées par les militaires - 2.000, 3.000, 5.000 soldats encerclaient un douar -, combattants ou civils suspects, étaient immédiatement cuisinés avec les moyens du bord, rossés, lardés de coups de couteau, pendus au bout d'une corde, brûlés avec un mégot... Je dois dire néanmoins que 90 % des appelés français n'ont pas dérapé. Personnellement j'ai eu deux fois la vie sauve grâce à des soldats du contingent. La première fois, nous étions encerclés, sans espoir d'en réchapper: un jeune soldat inconnu nous a fait signe de passer et de ficher le camp. »

« Nous avions un centre, nous aussi »

Mais le FLN n'a-t-il pas commis lui aussi des actes atroces?

« Il n'y a pas eu de torture de notre part, affirme Djoudi Attoumi, nous avions suffisamment de renseignements par la population. A ma connaissance, il n'existait qu'un seul centre comparable aux DOP, dans la forêt de l'Akfadou. Trois officiers de chez nous et quelques aides étaient chargés d'interroger les suspects, pratiquement tous des militaires, très rarement des civils. 300 soldats français sont passés par ce centre. 64 ont été libérés sur ordre du commandant Mira. Il est vrai par contre que des massacres ont été commis sur des personnes qui informaient les Français, dans le douar de Melouza notamment. Mais le Cinquième bureau français du commandant Léger n'est pas blanc dans ces affaires. »

 

Par Jean-Claude SOULERY


Au petit bonheur des guerres

La torture. Bien sûr la torture. Forcément la torture. Pour l'avoir écrit quand il fallait le cacher, des journaux ont été censurés, saisis, des journalistes arrêtés, qui portaient atteinte à l'honneur de notre armée. Voici vingt ans à peine, aurait-on toléré qu'on puisse seulement évoquer ces pages froissées des années de braises? D'ailleurs, le tolère-t-on vraiment aujourd'hui?

La guerre d'Algérie - « les » guerres d'Algérie puisque chacun raconte la sienne - est encore trop récente, ses acteurs ont encore la mémoire vive et peut-être sélective, encore brouillée par la passion et par conséquent défaillante. L'essentiel, pourtant, c'est qu'ils « en » parlent. Simplement. Qu'ils en parlent sans doute plus aisément, comme s'il fallait, à l'heure de signer un testament, se libérer des secrets noirs. Le général Massu a 92 ans, l'âge de tout pouvoir dire...

Les aveux, ceux de Massu, de quelques autres, ne sont bien sûr que des mots. Des chiffres. On demande au général Paul Aussaresses, 82 ans: combien en avez-vous tués? Et sa mémoire prend le pas sur son âge: « Vingt-quatre ». Terrible et dérisoire précision! Car, derrière les mots, se cache la chair. C'est elle qui souffre, qu'on ensanglante. Poser une bombe au coin de la rue, brûler un village et pourquoi pas ses habitants, tordre un corps ligoté pour qu'il parle et trahisse les siens, éventrer, violer, exhiber des cadavres pour mieux inspirer la crainte et donc le ralliement: voilà le savoir-faire ordinaire des hommes en temps de guerre. La France, sans doute, n'a pas évité ce gouffre. Au moins, dira-t-on, n'est-elle pas la seule, puisque les fleurs n'ont jamais suffi à gagner ou à perdre les guerres.

L'HEROISME, le courage, la bravoure sont des vertus par temps de guerre, mais elles côtoient ou parfois se juxtaposent avec la peur, la violence et la haine. Rien de nouveau sous le triste soleil. La guerre, celle d'Algérie et toutes les autres, ne mégote pas, elle a pris les hommes au sortir de l'adolescence, elle en a fait des combattants, les a jetés dans sa tourmente. C'est ainsi. Algérie, Vietnam, Rwanda, Kosovo. Y aurait-il des lois qui veillent sur la propreté des guerres, comme on l'affirme impunément, des conventions de Genève qui nous protégeraient du pire? Il fallait précisément que ce soit à Genève, la ville du secret bancaire, qu'on ait imaginé la plus belle hypocrisie du siècle! La guerre nous apprend jusqu'où s'abandonner, vers quelles nuits barbares. Qui donc se lève pour crier: « Arrêtez le massacre!» Sans doute un homme comme le général Jean Paris de Bollardière, ce résistant de la France libre qui fut l'un des rares, dans le carnage, à sauver son honneur. Mais les autres. Ministres lointains qui « couvrirent » les officiers, officiers qui ordonnèrent, sous-officiers qui obéirent, soudards, simple appelé de la dernière heure, résistant héroïque, chrétien ou musulman, ils ont été les fantassins de la haine, les moutons qui deviennent des loups, parce que les ordres le veulent ainsi, parce que c'est la loi du grand nombre et qu'on ne la discute pas, parce qu'il n'y a rien de plus désespérant que la routine des mauvais jours. On repense à Jean Giono et à son grand troupeau qui avançait « avec de la boue sur les mains et sur la figure, et, dans la tête, l'amertume et l'aigreur du sang ». L'argument est déjà sur toutes les bouches: « J'ai vu tant de copains souffrir, j'ai vu tant de copains mutilés ». C'est l'implacable argument des meilleures vengeances. « Le purin coule sur la route en pente ». Giono encore. Enfin - et surtout - ne pas juger avec les yeux d'aujourd'hui, dans le confort de nos fauteuils. Ne pas dire: « Je n'aurais pas fait », car ce serait un orgueil coupable et un bien dangereux pari. Qu'il y ait eu, parmi les hommes en guerre, d'authentiques sadiques, de ces tueurs comme on les imagine dans les pires cours d'assises, des brutes absolues au coeur kaki: sans doute, bien sûr, puisqu'on nous dit que la torture fut parfois leur seul plaisir. Mais il y eut aussi, les armes à la main, des enfants pacifistes, des gamins qui avaient l'âge de découvrir le monde - et qui le découvrirent en effet -, des soldats sans désirs ni révolte, là, simplement là parce qu'ils étaient de la classe, que l'âge était venu et qu'on les avait expédiés pour pacifier les douars.

PUISQU'IL s'agit de l'Algérie et que cette guerre nous concerne, puisque quelques-uns demandent, sans doute de bonne foi, qu'on fasse oeuvre de «repentance», n'ayons peur ni des mots ni des vérités. La décolonisation fut bâclée, de l'Algérie à Madagascar. Elle portait en elle de grandes injustices, d'authentiques déchirures, pour les populations et quelles que fussent leur religion ou leur couleur de peau. Quoi qu'il en coûte, il est utile qu'on sache qu'en cette période nos propres officiers ont participé à l'horreur guerrière, que d'autres jeunes, Français ou Algériens, s'y sont mêlés. Utile de rappeler comment l'homme passe si facilement dans le camp de la bête. Utile de s'en persuader pour le combattre s'il le faut. Utile que les historiens fassent leur boulot. Mais il serait trop facile d'aller à confesse, comme on regretterait un pêché de gourmandise. La repentance, la flagellation, n'ont jamais ressuscité les morts, tous les morts. On oserait davantage espérer que jamais - jamais! - l'Histoire ne radote dans son dentier cruel. Et que les guerres d'Algérie soient, pour la France et pour tous ceux qui s'y livrèrent, comme les guerres du Rwanda et du Kosovo, comme les répressions de Grozny ou de Gaza, le permanent miroir de toutes les ignominies.

Jean-Claude Souléry

   La Dépêche du Midi

 

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