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Abderrahmane Ali Bey, gérant de la librairie du Tiers Monde à Alger, expose, pour ce cinquantenaire, photos et documents d'époque. Photos Nord éclair 

http://www.nordeclair.fr/France-Monde/France/2012/07/08/si-l-oas-ne-s-etait-pas-dechainee-.shtml

 

Mohamed Mechati rêvait d'indépendance mais pensait aussi qu'Algériens et Français pourraient vivre un jour ensemble sur cette terre. Malgré tout. L'Histoire en a décidé autrement. Il est trop tard pour la refaire mais encore temps pour la raconter.



FLORENCE TRAULLÉ (ENVOYÉE SPÉCIALE EN ALGÉRIE) > florence.traulle@nordeclair.fr

À la terrasse du Milk Bar, Mohamed Mechati sirote un jus d'orange à la paille. Il vient d'acheter ses journaux à la librairie du Tiers Monde, située juste à côté de ce célèbre café algérois. Abderrahmane Ali Bey, le gérant de la librairie, a organisé une exposition de photos à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance du pays. On y découvre, au milieu des rayonnages et sur les murs, les portraits d'anciens combattants, célèbres ou anonymes, des documents d'époque et aussi les visages de ceux qu'il appelle « les Justes », ces Français d'Algérie qui ont épousé la cause algérienne et participé à la lutte clandestine. Ils ont leur place sur les murs et dans les mémoires. À l'époque des Français, c'était déjà une librairie. Elle appartenait au réseau Hachette.
Le Milk Bar, lui, n'a pas changé de nom. C'est ici que Zohra Drif, une jeune militante du FLN, allait glisser une bombe sous une table le 30 septembre 1956.

Quelques jours après l'attentat perpétré par des ultras de l'Algérie française en pleine Casbah, c'était la réponse du FLN à ce carnage et le début d'une escalade de la terreur au coeur d'Alger.
Ce jour tragique, Mohamed Mechati était en prison en France. Il est l'un des deux témoins encore vivants du « groupe des 22 » qui, en 1954, allait poser les bases de la lutte armée contre la France coloniale. Le destin de cet ancien sergent de l'armée française qui s'est battu en Tunisie face aux troupes de Rommel et a participé au débarquement en Italie a basculé le 8 mai 1945 : « Quand j'ai appris ce qui s'était passé à Setif (une manifestation de nationalistes algériens a été réprimée dans le sang, ndlr), j'étais révolté. J'ai immédiatement demandé ma libération et je suis rentré chez moi, à Constantine. »


Cinq ans en prison


L'armée française lui faisait miroiter un poste d'officier dans ses rangs mais Mohamed Mechati a décliné. Il deviendra l'un des fondateurs de la Fédération de France du FLN. Arrêté en août 1955, il passera cinq ans en prison, « entre la Santé et Fresnes », avant d'être libéré « pour raisons médicales » : il était « dans un piteux état ».
Mohamed Mechati connaît toute l'histoire du mouvement nationaliste algérien, de ses origines lointaines, de ses luttes fratricides, de ses victoires mais aussi de ses pages sombres. Aujourd'hui âgé de 91 ans, il en a été l'un des principaux acteurs. Le jeune serveur du Milk Bar lui parle avec déférence. Il sait parfaitement qui est le vieux monsieur qui a participé « à contrecoeur aux cérémonies du cinquantenaire, mais le ministre des Moudjahidin (anciens combattants, ndlr) m'a supplié de venir. J'y suis allé pour lui ».
Il porte un regard sans concession sur ceux qui ont pris les rênes du pays après 1962 et lâche une sentence lourde de non-dits : « Toute fin n'est que la conséquence logique de son début, en bien et en mal. » Mohamed Mechati rêvait d'une autre Algérie. « Après les accords d'Évian, nous voulions une Constitution qui ne fasse aucune discrimination de race ou de religion. Si l'OAS ne s'était pas déchaînée, les pieds-noirs auraient pu rester en Algérie. Nous aurions pu vivre ensemble. »
 

Le voyage du souvenir

Arlette et Yvonne font partie de ces Français qui ont fui la ville blanche où elles étaient nées. Elles sont de retour à Alger, cinquante ans après leur départ. Arlette avait 14 ans et Yvonne 19. Elles habitaient Bab-el-Oued, le quartier situé en dessous de la basse Casbah qui borde le port. Leur père était « receveur d'autobus. Nous n'étions pas de riches colons et, à l'époque, nous ne comprenions pas ce qui se passait ». Pour arriver devant l'appartement où elles vivaient jusqu'en 1962, elles ont indiqué la route au chauffeur de taxi. « Il n'en revenait pas qu'on connaisse aussi bien Alger, mieux que lui-même, mais nous sommes nées ici, nous y avons grandi. On se souvient de tout. » Arrivées dans le quartier de leur enfance, elles ont sonné à la porte de leur ancien appartement. « La famille qui y habite aujourd'hui nous a offert le thé, des pâtisseries. » Quand elles ont pris le bateau pour la France, quelques mois avant l'indépendance, « parce que notre père avait compris que l'Algérie française, c'était terminé », Arlette et Yvonne étaient pourtant persuadées qu'elles reviendraient un jour à Alger. Que ce n'était que provisoire.
Il aura fallu toutes ces années pour qu'elles se décident à faire le voyage du souvenir. Sans rancune, désormais, pour ceux qui les ont obligées à partir.
« On a compris après », reconnaît Yvonne qui, ce soir, a rendez-vous avec d'anciennes copines de classe. D'ici là, les deux soeurs ont prévu de passer l'après-midi au hammam. Comme du temps où elles habitaient leur petit appartement, sans salle de bains : « Alors, une fois par semaine, on allait, avec notre mère, aux bains publics du quartier. » Arlette et Yvonne se souviennent parfaitement de l'attentat du Milk Bar en 1956. « Il y a eu aussi celui du café l'Automatique et celui à Air France, et ensuite beaucoup d'autres. » Elles ont connu les manifestations pour l'Algérie française, celles contre la France coloniale. Deux mondes qui s'affrontaient, chacun persuadé de la légitimité de son combat.
À la librairie du Tiers Monde, des visages racontent ces années-là. Abderrahmane Ali Bey regrette de n'avoir pu réunir plus de documents d'époque. Les murs de sa librairie en sont pourtant couverts. Elle se trouve à une centaine de mètres du musée d'art moderne d'Alger où le peintre tourquennois Madjoub Ben Bella expose ses peintures et céramiques. À l'époque d'Arlette et Yvonne, ce n'était pas encore un musée. C'était Le Bon Marché. Un grand magasin où elles allaient faire leurs emplettes.

 

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