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Germagny (Saône-et-Loire)

« Se cramponner à la vie »

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Jean-Pierre Tortiller cauchemarde encore à cause de la déportation, « et même un peu plus depuis dix ans ». Photo Ch. R.

À l’occasion de la Journée du souvenir des victimes et des héros de la Déportation (aujourd’hui), rencontre avec Jean-Pierre Tortiller, un habitant de Germagny qui a connu l’enfer.

Si pour la plupart des gens, l’annonce de leur déportation a été un choc, pour Jean-Pierre Tortiller, elle a sonné comme un soulagement. Car le jeune homme, alors emprisonné dans les locaux de la Gestapo, à Chalon, pensait qu’il allait être exécuté. 42 jours plus tôt, le 28 mars 1944, ce tout jeune résistant de 17 ans, entré dans le mouvement de Germagny et Bissy-sur-Fley en 1943, avait été appelé en renfort dans le maquis, vers Saint-Privé.

« Il s’agissait d’aller secourir les copains du groupe Hector, de Montceau, qui avaient été pris par les Allemands. Mais nous n’avons rien pu faire, ça n’a servi à rien. » De retour vers Moroges, un barrage dressé par les Allemands a scellé leur sort. Dans l’échange de tirs qui s’est engagé, le célèbre résistant Jean Pierson a été abattu. Jean-Pierre Tortiller, lui, s’est finalement retrouvé seul à tirer pour couvrir la fuite de deux camarades, dont un blessé. « Quand une grenade a explosé près de moi, j’ai lâché ma mitraillette et je me suis rendu. J’avais un fort caractère et je n’ai pas répondu aux questions. Un peloton d’exécution a alors été formé, mais au lieu de donner l’ordre, au dernier moment, le chef est venu vers moi et m’a dit : “tu seras exécuté, mais avant tu vas parler”. »

Direction la Gestapo, à Chalon, où le jeune résistant est d’emblée roué de coups. « Au bout de deux heures, je ne savais même plus qui j’étais. » Après plusieurs heures de passage à tabac, Jean-Pierre Tortiller est jeté en cellule. Quatre jours plus tard, il en ressort pour un nouvel interrogatoire. À force de persuasion et de quelques chanceux concours de circonstances, il réussit à se faire passer pour un « faux résistant », c’est-à-dire un pilleur et un voleur. Mais comme il a tiré sur des Allemands, sa condamnation à mort tient toujours. Il ne saura finalement jamais pour quelle raison, le 10 mai 1944, on ne le conduit pas à Lyon, où on lui avait promis la mort, mais dans un camp de transit à Compiègne, puis en Allemagne.

Affaibli, mais déterminé

Le voyage vers le camp de Neuengamme dure quatre jours et trois nuits. « Sans boire ni manger. Entassés à 100 par wagon. Personne ne pouvait s’allonger, nous nous relayions simplement pour nous accroupir, calés contre les autres. C’était horrible, je me demandais comment une telle inhumanité était possible. »

Plus de dix mois vont alors s’écouler pour Jean-Pierre Tortiller, dans l’enfer concentrationnaire de Neuengamme. « Tout le monde autour de moi était déprimé, mais moi je n’ai jamais pensé une seule minute que j’allais mourir. Car je revenais de loin, ça m’avait donné des ailes. » Toujours est-il qu’il connaît les coups des kapos, le travail forcé dans une fabrique d’obus et de bombes, et des blessures qui, sans traitement, auraient pu lui coûter la vie. « Mais il faut croire que j’avais un bon système immunitaire. On m’appelait Le Petit, de par ma stature, mais au fond j’étais robuste. Une fois, je me suis entaillé largement le doigt au travail. Je l’ai dissimulé, car autrement ce serait passé pour du « sabotage », ce qui aurait pu me valoir la pendaison. Ça a finalement guéri tout seul. Une autre fois j’ai eu un énorme abcès dentaire. C’est un déporté politique allemand qui, à l’infirmerie, m’a arraché ma dent. J’ai craché du pus pendant plusieurs jours. »

2 000 morts sur 3 500 personnes

Face à l’avancée des troupes alliées, le camp de Neuengamme est évacué le 7 avril 1945. Direction Ravensbrück, où pendant 11 jours, sur des wagons de marchandises, se prolonge un infernal voyage. « À chaque fois que le train s’arrêtait, nous buvions l’eau des fossés et mangions des pissenlits. Cela nous a sans doute sauvés, mes camarades et moi. » Sur les 3 500 prisonniers évacués, 2 000 mourront de faim, de soif, d’épuisement, de maladie ou de mort violente. « Mais la mort était tellement courante qu’elle ne nous touchait pas tellement, même lorsqu’il s’agissait d’un bon camarade. C’était un moyen de protection, sans doute. Il fallait se cramponner à la vie, mais avec un certain courage. »

Le 30 avril, après dix jours dans son nouveau camp de Ravensbrück, Jean-Pierre Tortiller est à nouveau évacué, en camion cette fois-ci, pour un petit camp voisin. Ce n’est finalement que le 2 mai au matin que l’armée russe viendra à son secours. S’ensuit alors une période trouble et déprimante, où ce ne sont plus les nazis, mais la géographie qui fait de Jean-Pierre un prisonnier. Très faible, il sera finalement transféré par les Russes le 3 juin en zone anglaise. Une armée qui le rapatriera, lui et d’autres camarades, le 4 juin en avion à Paris. « Lorsque nous sommes passés au-dessus de la frontière, c’était une seconde libération, c’était incroyable. »

Hospitalisé à l’hôpital Bichat, Jean-Pierre Tortiller, qui ne pèse alors plus que 40 kg, retrouvera son père le 5 juin au matin. Très ému par ce souvenir, il raconte que son père, prévenu par télégramme, a sauté dans le premier train pour Paris. « J’ai vu cet homme regarder les malades dans cette grande salle, passer devant mon lit, et j’ai réalisé que c’était mon père. Je l’ai appelé, il est venu vers moi, et nous nous sommes tous les deux effondrés. Mon père m’a avoué plus tard que lorsqu’il est entré dans la salle, voyant tous ces hommes aux yeux creux et hagards, il a eu peur de ne pas me reconnaître… »

Le poids du témoignage

De retour chez lui, Jean-Pierre Tortiller finira assez vite par retrouver une vie « normale ». Mais avec toujours ce souci de témoigner. « Je comprends ceux qui n’ont jamais voulu, certains ont été bloqués parce que leur parole n’a pas été facilement accueillie et crue. Mais moi, lorsque j’étais en déportation, l’une de mes motivations était de rentrer et de raconter. Alors c’est ce que j’ai fait. » Jusqu’à récemment, cet homme, aujourd’hui âgé de 87 ans et qui, la nuit, cauchemarde régulièrement à cause des camps, n’a eu de cesse de témoigner dans les établissements scolaires. Désormais trop fatigué pour raconter encore et encore, il est tout de même présent aux cérémonies commémoratives. « Il faut continuer à en parler, d’une manière ou d’une autre. Il faut mettre en garde, car le nazisme n’est pas mort… »

 

 

 

 

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