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PREAMBULE

« En ce temps-là, j’avais 20 ans… » chantait Pierre Bachelet, et René Vautier filmait "Avoir 20 ans dans les Aurès". En ce temps-là, j’avais 20 ans en Kabylie, j’avais 20 ans dans l’Ouarsenis et aussi à Palestro et dans l’Oranais, le Constantinois, sur les frontières de Tunisie et du Maroc, à Biskra, à Ghardaïa et d’Alger à Tamanrasset…

J’avais 20 ans et je suis mort près de 30 000 fois, blessés dans ma chair et dans mon âme plusieurs centaines de milliers de fois sous l’uniforme, tandis que des Algériens - eux aussi par centaines de milliers - jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants, du bébé au vieillard, paysan, bourgeois ou citadin, maquisard ou civil, mouraient par le fer et par le feu, la balle, le couteau ou sous la torture…

« C’était un temps déraisonnable, on avait mis les morts à table » avait écrit Aragon… Et plus de 320 soldats français tombaient chaque mois, plus de 10 par jour plongeant autant de familles françaises - et combien d’algériennes ? - dans la douleur fulgurante du deuil…

Enfin, les luttes des peuples français et algérien pour la « Paix en Algérie » allaient contraindre le gouvernement de notre pays à trouver le chemin de la raison. D’abord le 8 janvier 1961, lors du référendum sur l’autodétermination algérienne (75 % de Oui en métropole et 70 % en Algérie), puis le 8 avril 1962 pour la ratification des accords d’Évian sur l’indépendance de l’Algérie et le cessez-le-feu sur le terrain, le 19 mars 1962 (90,81 % de Oui).

C’était la porte enfin ouverte sur la paix qu’allait tenter d’empêcher la folie sanguinaire de l’OAS (Organisation armée secrète) mettant durant des mois l’Algérie à feu et à sang, commettant, sur place et jusqu’en métropole, assassinats et plastiquages dont furent victimes plus de 2700 civils, militaires, élus, magistrats, avocats, fonctionnaires de la République, hommes, femmes, enfants, vieillards français et algériens.

LE BOURGUIGNON

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Alors que la majorité était à 21 ans, la plupart des Côte-d’Oriens envoyés en Algérie pour effectuer leur service militaire obligatoire avaient 19 ans ou 20 ans. Une génération profondément marquée par la guerre d’Algérie

Si les 50 ans ayant passé permettent d’aborder la guerre d’Algérie avec recul, les meurtrissures des appelés sont encore vives.

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«Vous devez vous rendre le 8 juillet 1957 à la caserne Carnot de Chalon-sur-Saône, à destination du premier régiment de Tirailleurs algériens à Blida. » Ce courrier de l’armée laissa l’appelé dijonnais Jean-Louis Nageotte KO. « Blida, c’est quoi ce bled ? Mais où d’abord ? En Algérie ! Mais l’Algérie, c’est la France, avec ses trois départements : l’Algérois, le Constantinois et l’Oranais ! » Voilà comment le jeune Nageotte, alors petit employé administratif, fut envoyé avec d’autres jeunes, parfois jamais sortis de leur canton, en Algérie. « Tous, comme moi, étaient dans la grande majorité issus de milieux différents mais modestes. Sortant tranquillement de l’adolescence, nous allions basculer sans le vouloir en quelques mois, dans une vie d’hommes murs, et endurcis. »

Jean-Louis Nageotte, 75 ans, habitant Fontaine-lès-Dijon et devenu membre du Conseil national de la FNACA, et président de l’Union départementale des associations de combattants (UNAC) regroupant une vingtaine d’associations en Côte-d’Or, a libéré sa conscience en écrivant La jeunesse égarée, un ouvrage dont il a cédé tous les bénéfices aux œuvres sociales de FNACA : « J’ai estimé que je ne devais pas me faire de l’argent sur une période aussi triste ». Et d’interroger : « Pourquoi a-t-on fait ça ? », « Pourquoi nous a-t-on fait faire ça?» « Cela m’a libéré en partie d’écrire, car j’étais très marqué psychologiquement quand je suis revenu. A tel point que quand une porte claquait chez moi, on me retrouvait à plat ventre […]. Certains ont fini dans des asiles psychiatriques. »

C’était l’horreur

Son voyage, entassé dans des wagons direction Marseille, avant l’arrivée vers cette destination inconnue de l’autre côté de la Méditerranée, il raconte tout… «Je voulais faire mon service dans l’armée de l’air. J’ai atterri au 1er régiment de Tirailleurs algériens à Boghar. J’y ai vécu les quatre mois les plus terribles de mon existence. C’était l’horreur. D’une part, c’était un camp disciplinaire. Avec d’autres appelés, on ne savait pas pourquoi on était arrivés là. La nourriture était immangeable. Il faisait 42 degrés à l’ombre et on n’était pas habitués. J’ai perdu 10 kilos en 5 mois. Au bout de trois jours, tout le monde avait la dysenterie, et comme il n’y avait pas beaucoup d’eau, c’était épouvantable. Côté encadrement, on était tombés sur des hurluberlus qui nous en ont fait baver comme pas possible, de vrais salopards. Parmi eux, il y avait des Français métropolitains, des Arabes, et des pieds noirs… c’était un beau mélange, mais ils s’accordaient bien pour nous en faire baver. Les marches étaient interminables avec des sacs pleins de cailloux ! »

Et de commenter : « En février 1959, notre bataillon a déménagé pour s’installer en petite Kabylie dans le secteur de Djidjelli, où se trouve le village de Strasbourg ; beaucoup d’Alsaciens y avaient immigré au moment de la guerre de 1870… De même, à la révolution en 1848, beaucoup de bannis, sont allés s’installer en Afrique du nord, un certain nombre des Cévennes, du Massif central, et du Languedoc. Il y avait aussi beaucoup d’Espagnols, de Juifs, de Maltais et des Italiens du sud. La petite Kabylie est une région vraiment magnifique. Dommage qu’on l’ait vécue dans des conditions aussi infectes. Dans cette partie du Constantinois, il y avait beaucoup de traces d’occupation romaine […]. Quand il y avait une opération de ratissage, tout était fouillé, mis sans dessus dessous. On rentrait à plusieurs dans les maisons, on faisait sortir tout le monde. En général, on ne trouvait que des femmes et des gosses. Il y avait des gars qui étaient corrects, mais d’autres qui mettaient tout par terre. A l’époque, certains étaient antimusulmans dans les armées. Certains comportements étaient encouragés par des gens de l’encadrement. »

En travers de la gorge

« Ma première opération de ratissage, je m’en souviens parfaitement, en novembre 57, à côté de Oued-Seguin. On a ramassé tous les hommes de 15 ans et plus ; au moins 300 bonhommes qu’on a remis aux autorités afin de vérifier s’ils étaient en règle ou pas. C’était une rafle, et ça m’est resté en travers de la gorge. Parce que le frère de mon père a été raflé par les Allemands lors d’une opération de représailles place Darcy à Dijon en 1944, et qu’il en est revenu pour mourir de la tuberculose. J’ai fait une liaison entre cette période et ce qu’on nous a fait faire. »

Est-ce que j’ai tué ? « Je n’en sais rien. J’ai tiré, mais je ne sais pas si j’ai atteint ma cible. En tout cas, nous, on a souvent été la cible. Et ce qui m’a choqué, c’est qu’on m’ait dit quand je suis arrivé, moi qui n’était qu’un gamin malléable : “vous êtes ici pour tuer, ou vous faire tuer”. Quand vous avez 20 ans et qu’on vous dit cela, ça choque, d’autant qu’à cet âge-là, on n’avait même pas le droit de vote ! »

En exergue de son livre, Jean-Louis Nageotte a choisi cette citation d’Aurélien Scholl : « Cent hommes qui veulent sont plus puissants que cent mille qu’on force. »

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LE QUEVERTOIS

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Avoir 20 ans en Kabylie

Médaillé militaire, grièvement blessé dans une attaque en août 1958, le Quévertois Roger Tronel avait 20 ans quand il a été appelé sous les drapeaux, pour une guerre d'Algérie qui ne disait pas son nom. Il raconte sa guerre.


Roger Tronel, quand a commencé «votre» guerre d’Algérie :

Roger Tronel: «En mars1957, j'avais 20 ans, je travaillais comme granitier du côté du Hinglé, non loin de Languédias, où je suis né. J'ai été appelé sous les drapeaux, d'abord pour faire quatre mois de classes à Granville. On nous y a entraînés à la guerre, par des marches de nuit dans les forêts normandes, par le démontage des armes les yeux bandés, au cas où on doive le faire en urgence, de nuit. Ensuite, on a pris le train de Granville à Marseille, puis le bateau pour Alger.»

Vos camarades et vous, aviez-vous peur au moment de partir là-bas?
«Vous savez, en France, à ce moment-là, la radio ne faisait que parler de succès remportés par l'armée française... On se disait que cela allait être fini rapidement. En plus, on entendait parler de maintien de l'ordre, pas de guerre. Je me rappelle toutefois d'un copain de Pleslin avec qui je faisais du vélo, appelé en octobre1956, quelques mois avant moi. Un matin, j'ai lu dans le journal qu'il venait d'être tué en Algérie. Cela ne donne pas envie d'y aller.»

À votre arrivée en Algérie, vous prenez la mesure de la situation...
«Dès qu'on est arrivé, on a bien vu que c'était la guerre. D'Alger, on a pris le train vers la Kabylie. Nous n'étions pas encore armés, mais les militaires en armes étaient partout, les avions de chasse passaient au-dessus du train pour surveiller les rails, les gares que l'on traversait étaient entourées de barbelés... Des militaires tiraient même depuis le train, par précaution, dans lesendroits douteux, propices aux attaques. Arrivé en Kabylie, on nous a armés et répartis dans les bases de la région. J'ai rejoint la mienne en camion, sur une route dangereuse, où tous les poteaux téléphoniques étaient coupés. Cela nous faisait drôle, moins d'une semaine après avoir quitté Granville.»

Jusqu'au jour où votre groupe d'hommes est attaqué...
«Le 20août 1958, à 8h du matin, nous roulions avec d'autres camions militaires vers Tinebdar. On était une vingtaine d'hommes, j'étais dans le troisième camion de la file, avec quatre autres soldats. Soudain, on a été attaqué par des militaires armés de l'Armée de libération nationale, un groupe d'une soixantaine d'hommes que nous poursuivions. Ils nous attendaient. C'est allé très vite. Vous savez, on entend crier, on entend lesballes fuser, c'est l'horreur, mais on ne sent rien.»

Vous êtes pourtant gravement blessé?
«Ce n'est qu'en prenant des balles dans ma cartouchière, à la ceinture, que j'ai vu que j'étais blessé, au ventre et à la jambe. Avec l'aide d'un militaire algérien pro-français, je me suis laissé glisser dans un ravin, jusqu'à une route en contrebas, où une voiture est passée, par hasard. J'ai été emmené à l'hôpital, où je suis resté cinq jours dans le coma; j'ai ensuite passé six mois à l'hôpital en Algérie, puis 24mois de convalescence en France. En sortant du coma, j'ai été informé que l'attaque avait fait une dizaine de morts, dont les quatre qui étaient dans le camion avec moi. Il y avait deux Costarmoricains parmi eux. Quand on y repense, on se dit: "Quelle chance j'ai eu" et on se demande bien pourquoi on est encore là. C'est comme ça».

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