phpThumb_generated_thumbnailjpg-copie-1.jpg 

Opération de l'armée française en Algérie.

 Photo d'archives non datée et non localisée

Ils nous parlent d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Entre 1954 et 1962, plus de deux millions et demi de jeunes du contingent ont servi en Algérie. Bernard Top est l'un d'eux. Comme d'autres, il refuse d'endosser ce qu'il n'a pas fait.


FLORENCE TRAULLÉ > florence.traulle@nordeclair.fr

http://www.nordeclair.fr/Actualite/2012/08/26/ces-appeles-en-algerie-qui-defendent-leu.shtml


Il est tellement pris par son sujet qu'il en a oublié de proposer un rafraîchissement. Bernard Top se fait remonter les bretelles par sa femme. Il est confus. Installé sur la table de la cuisine dans sa maison de Lys-lez-Lannoy, l'enseignant à la retraite a sorti quelques munitions. Des photocopies de documents, des photos imprimées, des articles de journaux et puis ses propres livres aussi. Car Bernard Top écrit. Longtemps, il n'a eu de mots que pour la guerre d'Algérie et le 6e régiment de cuirassiers dans lequel il a servi. « J'ai commencé par un bouquin modeste, qui racontait mon parcours en Algérie. Comme beaucoup l'ont fait ».
Ça ne lui a pas suffi. Il s'est pris de passion pour l'histoire de son régiment, nourrie des témoignages « envoyés par les copains ».

En 2009, il récidive. Algérie, terre de souffrances est le dernier volume de sa trilogie. Un recueil de témoignages qui ne se contente pas d'évoquer les seules années de la guerre d'Algérie et remonte à la fin du 19e siècle. « J'ai voulu raconter des événements historiques d'avant 1954 qui vont entraîner ce que j'appelle la révolte des gueux ». Révolte qui allait déclencher l'opération dite de pacification en Algérie. En fait, une guerre coloniale dans laquelle, entre 1954 et 1962, plus de deux millions et demi de jeunes Français vont être projetés.
Depuis, Bernard Top est passé autre chose. Il écrit désormais des livres pour adolescents. Un trait tiré sur l'Algérie ? Pas vraiment. À l'étage, une pièce déborde de livres qui tournent tous autour du même sujet. Il n'en a descendu dans la cuisine que quelques-uns. « Cette histoire me passionne » , avoue celui qui était un jeune Roubaisien quand il a été appelé sous les drapeaux. Bernard Top s'est retrouvé à organiser le recensement des populations, basé à la mairie de Tebessa au nord de l'Algérie, pas très loin de la frontière tunisienne, pour préparer le référendum de 1958. « Tout le monde pensait que les Algériens allaient pouvoir sortir de leur condition » assure-t-il, citant pour exemple le « plan de Constantine », avec lequel le général de Gaulle avait décidé de lourds d'investissements en Algérie, notamment dans la construction de logements, pour sortir les populations dites « indigènes » de leur misère endémique.

Le terreau de la révolte

Cette misère, elle explose à la figure de Bernard Top quand il débarque en Algérie. « Quand on arrivait au bled, on se demandait vraiment comment, à notre époque, des gens pouvaient vivre comme cela ». Beaucoup d'appelés en Algérie, dès lors qu'ils ne restaient pas à Alger ou dans les autres grandes villes très européennes comme Oran ou Constantine, ont eu le même choc. Beaucoup y ont perçu le terreau de la révolte qui allait mener à la guerre, puis à l'indépendance.
Parce qu'il fallait « pacifier » mais aussi tenter de gagner les populations à la cause de l'Algérie française, ils seront nombreux ces appelés qui vont se retrouver à faire l'école à des gamins algériens. À soigner dans des dispensaires. À construire aussi. Une politique dénoncée par les anticolonialistes pour qui la France utilisait ces jeunes du contingent comme alibis au moment où d'autres soldats se livraient au pire. Parler de la torture en Algérie, c'est immédiatement faire réagir Bernard Top. « Je ne nie pas que ça ait existé mais ça dépendait vraiment beaucoup du comportement des officiers. Des secteurs aussi ».
Que l'on mette tous les appelés en Algérie dans le même sac hérisse l'ancien soldat du contingent. Dans son dernier livre, il en parle avec une émotion palpable. Il a tenu à faire entendre la voix de « ceux qui subirent la guerre sans jamais perdre leur âme ». Que des militaires français aient torturé, violé, profané des corps, Bernard Top le sait. Que des officiers, pour beaucoup héros de la libération de la France en 1945, aient couvert ou ordonné de tels crimes contre l'humanité, il le constate. « Les anciens appelés qui ont témoigné pour ce livre n'ont rien contre le fait qu'il faille parler de ces rustres qui ont déshonoré l'armée française et la France. Ils souhaitent même que l'histoire les juge ». Mais « ils dénoncent tous ces reportages à la télévision, tous ces écrits, ces façons de faire voir les choses avec plus ou moins de sincérité, qui ne peuvent qu'éloigner la réconciliation tant souhaitée entre la France et l'Algérie. Si l'on veut expliquer cette guerre, il faut tout dire ! ». Ne pas éluder les massacres entre Algériens du FLN et ceux du MNA de Messali Hadj. Les populations terrorisées pour les obliger à choisir leur camp. Le massacre des harkis et de leurs familles. Les corps de jeunes soldats français exposés en de macabres mises en scène.
C'était une guerre. Elle était sale, comme toujours. Mais Bernard Top n'accepte pas que l'on salisse la mémoire de tous ceux qui n'avaient rien demandé et ont brûlé une partie de leur jeunesse là-bas. L'Algérie qu'il raconte est celle de beaucoup d'appelés. Autant d'hommes, autant d'histoires. Et de quoi écrire encore bien des livres. On ne jurerait pas qu'il ne s'y remette pas un jour.

Pour commander un des livres de Bernard Top, lui écrire 101 rue du Progrès, 59390 Lys-lez-Lannoy.

« On ne comprenait pas grand-chose à ce qui se passait »

Ils ont eu vingt ans dans les Aurès ou ailleurs. Ils ont quitté leur village ou leur usine pour atterrir sur une terre totalement inconnue où ils ont vécu leur baptême du feu. Il y a 50 ans. Le jeudi, c'est belote mais, ce dimanche de juin, tout le monde s'est mis sur son trente et un pour le repas annuel. Les anciens combattants de la section FNACA (1) d'Houplines ont leur petit commando. Une équipe de fidèles organisateurs, toujours au rendez-vous pour les temps forts qui rythment l'année. On n'y cultive pas la nostalgie de ces années-là. Juste une grande bande de copains et la vie comme elle va. Les souvenirs d'Algérie, eux, affleurent en pointillés. Au mur, une grande carte de l'Algérie est punaisée. Raymond Devos pointe du doigt la presqu'île de Collo, au Nord, pas très loin de la frontière tunisienne. Il était caporal. Son unité « était en protection de la Légion ». Le petit homme au sourire malicieux est à deux doigts de raconter « les embuscades la nuit » et aussi « quand on partait plusieurs jours » mais il se ravise. « C'est très loin tout ça, ça n'intéresse plus grand monde ». En cuisine, on s'affaire et, dehors, le jambon-braisé tourne sur sa broche. Entre le bar et les tables décorées de drapeaux tricolores, les anciens d'Algérie confient leur fierté de voir ce qu'est devenu la section d'Houplines de la FNACA. Au début, ce n'était qu'une parmi d'autres. Aujourd'hui, « c'est la deuxième du Nord. Et, proportionnellement, on a bien plus d'adhérents qu'à Armentières qui est une plus grosse ville ». Il faut dire que la bande de copains sait y faire. « Au début, on était jeunes, on en a fait des fêtes ! » raconte Jean-Marie Vandaele, le trésorier, « mais ce n'était pas seulement la fiesta. Il fallait faire valoir nos droits. On n'avait pas tous la carte de combattant. Il fallait avoir été dans une unité combattante ou avoir plusieurs actions de feu ». Injuste pour ceux qui, à vingt ans, ont quitté les usines du coin, l'artisan chez qui ils travaillaient, leurs fiancées et « surtout notre jeunesse qu'on a un peu laissée là ... On était tous à des endroits différents, à des moments différents mais on a vécu la même guerre » insiste Christian Verhulst, le président. Dans le monde des associations d'anciens combattants, la FNACA tient une place à part. Ici, on commémore le 19 mars, date de la signature des accords d'Évian en 1962, qui allaient aboutir au cessez-le-feu. Pour eux, c'est celle qui compte. Le reste ? « C'est l'affaire des politiques. Nous, on était des simples troufions. On ne comprenait pas grand-chose à ce qui se passait plus haut. On savait juste qu'il fallait faire gaffe pour rentrer entiers chez nous » lâche un des plus anciens adhérents. Il lève son verre « à nos copains qui sont restés là-bas ». Dehors, le jambon-braisé est à point. C'est l'heure de passer à table. Fl.T. (1) FNACA : Fédération Nationale des Anciens Combattants en Algérie

Tag(s) : #Associations