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Bachir au milieu de ses pommes de terre, à 71ans, il est l'un des plus anciens des jardins ouvriers de la rue des Martyrs à Tourcoing. Il habite juste à côté, dans ce quartier du Pont-Rompu

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FLORENCE TRAULLÉ > florence.traulle@nordeclair.fr

C'est un petit coin de verdure où coule... la mémoire de nos pères. Les plus anciens ont tous une histoire avec la guerre d'Algérie. Ils ont été appelés du contingent français, militants du FLN, harkis. Chacun sa parcelle et chacun son vécu. En commun, une terre à cultiver.
Et des souvenirs que le temps n'a pas effacés. Rencontres.

On se demande comment il a fait. Les semaines pourries de début juillet n'ont pas eu la peau de ses tomates. Bachir en est fier. Tout comme il veille sur le figuier qui domine son lopin de terre. Il a souffert du gel l'hiver dernier. Le figuier, c'est un arbre de là-bas.
Bachir est originaire de Médéa, ville algérienne de sinistre mémoire, parce que située au coeur de ce qu'on appelait « le triangle de la mort », pendant la décennie noire du terrorisme qui a ensanglanté l'Algérie dans les années 90. Bachir n'a pas connu ces années-là. Et pour cause. Enrôlé dans l'armée française pendant la guerre d'Algérie, il est interdit de séjour sur sa terre natale.
« J'ai fait six ans dans l'armée française », raconte le vieil homme toujours vaillant pour biner ses patates et entretenir sa parcelle.

Après l'indépendance, « ma famille a été égorgée », dit-il simplement, avant de retourner à ses plants de haricots qui s'entortillent le long des tuteurs. « J'ai jamais tué personne, j'ai même sauvé des gens », ajoute Bachir qui habite le Pont-Rompu à Tourcoing, depuis son arrivée dans le Nord. Dans son français toujours hésitant, on comprend qu'il a travaillé dans une usine de tapis à Roubaix puis dans d'autres entreprises textiles du secteur comme la plupart des émigrés algériens arrivés dans ces années-là. Aux jardins ouvriers de la rue des Martyrs à Tourcoing se concentrent les lignes de fracture de cette guerre d'Algérie que nul n'a oublié mais dont on évite de parler « pour qu'il n'y ait pas d'histoires ». Entre Bachir, l'ancien soldat de l'armée française, Mohamed - dit Momo - dont le père a fait plusieurs années de prison parce qu'il avait rejoint les rangs de la Fédération de France du FLN, et Kader, le fils d'Aïssa qui, lui, n'a pas voulu choisir entre un destin de harki et le FLN et a préféré quitter l'Algérie pour la France, c'est un concentré de destins projetés dans une guerre qui a largement débordé sur le territoire français.

« Il devait cotiser au FLN »
Kader a repris le lopin de terre de son père, trop âgé désormais pour venir cultiver ses carottes et ses fèves. Quand il était gamin, « le jardin pour nous les enfants, c'était la corvée. Il fallait transporter l'eau, désherber, et quand c'était la récolte, comme on n'avait pas de voiture, on transportait les légumes sur le porte-bagage de nos vélos ou dans des charrettes ». Mais finalement, « mon père m'a contaminé » , rigole Kader, qui a repris le flambeau.

De l'histoire d'Aïssa, il ne connaît pas grand-chose au fond. « Il est arrivé ici en 1958. Mais dans quelles conditions ? Ça a toujours été un peu un mystère. Il n'y a pas longtemps, on a su qu'il avait fait quelques années dans l'armée française avant la guerre parce qu'il a eu droit à une petite pension d'ancien combattant. » Kader sait juste qu'« il ne voulait pas participer à la révolution. Ni dans l'armée française, ni avec le FLN. Il était tiraillé ».

Et qu'une fois installé à Tourcoing, comme tous les Algériens qui vivaient ici, « il devait sans doute cotiser au FLN mais il n'en parle pas. Quand j'étais gamin et qu'il y avait des fêtes de famille, les hommes se rassemblaient et discutaient entre eux. On entendait des petits bouts d'histoire, ils se racontaient des choses. Mais à part ça... » Momo, son voisin de parcelle, ne s'appesantit pas trop non plus sur ces années-là. Sa famille est originaire d'Annaba (anciennement Bône). Son père a fait de la prison en France pendant la guerre d'Algérie. Un de ces Algériens qui soutenaient, en France, l'action du FLN mais Momo préfère raconter les bagarres entre Algériens et Français des jardins ouvriers pour... la gestion de l'eau. « On reprochait aux Algériens d'utiliser trop d'eau, ça faisait des histoires. » L'ancien président de l'association devait faire avec les récriminations de ceux qui voulaient irriguer davantage leurs cultures et ceux qui rechignaient à voir la cotisation augmenter pour payer l'eau. Ce fut parfois épique. « Il y a parfois eu des échanges très rudes », reconnaît Fabien Quique. Cet ancien militaire de carrière, trop jeune pour avoir connu la guerre d'Algérie, s'interroge sur l'intérêt de reparler de cette période. « À quoi ça sert de remuer ces histoires ? » Mais quand le festival Octobre en couleurs a rediffusé en novembre 2011 le documentaire sur les jardiniers de la rue des Martyrs tourné en 2003, il y est allé.
Il parle de ces « Algériens, très attachés à leur lopin de terre. C'était pour eux un moyen de s'échapper ». Et un complément de revenus pour nourrir les familles. « C'était le règne des hommes ici. Les femmes ne s'occupaient pas des jardins, confirme Kader . Et il faut quand même dire qu'il y a longtemps eu une forme de discrimination. La direction des jardins, c'était toujours des Français de souche. Une survivance de la guerre d'Algérie... » Les années ont passé, les anciens ne sont plus très nombreux à venir ici tous les jours veiller sur leurs précieuses cultures. Bachir est un pilier des jardins. Plusieurs fois, il a été primé pour le bon entretien de sa parcelle. Il a même reçu des coupes. Il en est fier. Comme de ses tomates encore vertes qui ont échappé au mildiou. Il assure que fin août la récolte sera bonne. Il insiste pour qu'on repasse au retour des vacances goûter ses tomates.

« J'avais 11 ans à l'indépendance, j'étais assez grand pour comprendre... »

Peu de tabous en Algérie quand on parle de la guerre d'indépendance. Sauf quand on évoque les harkis et autres supplétifs de l'armée française. Rares sont les Algériens qui leur trouvent des circonstances atténuantes. Et pourtant... Le vieux moudjahid (ancien combattant) est un lettré. Dans un français châtié, ce Kabyle de Taidmaid, à une trentaine de kilomètres de Tizi-Ouzou, refait l'histoire d'une guerre qui, pour lui, commence bien avant 1954. « Dès l'époque de la colonisation française en 1830, en fait. Mais surtout après les massacres de Sétif et de Guelma en 1945. » Ce 8 mai 45, les Français d'Algérie fêtent la victoire sur l'Allemagne nazie. Des Algériens - on disait alors les « indigènes musulmans » - ont combattu dans l'armée française, c'est aussi leur victoire. « Des nationalistes ont sorti des drapeaux algériens et la troupe a tiré. Un carnage », raconte Mouloud Dahlal qui voit dans l'histoire de l'armée française une des explications au nombre d'Algériens qui, entre 1954 et 1962, rejoindront les rangs des harkis ou s'enrôleront sous l'uniforme tricolore.

« Comme leurs pères qui étaient des anciens combattants au fond. » Mouloud Dahlal raconte cette réunion à Orléansville (aujourd'hui Chlef) où un officier français, quelques semaines avant l'indépendance de l'Algérie devenue inéluctable, avait déclaré aux harkis réunis devant lui et pour lesquels il s'inquiétait : « Nous, on a un pays, on peut rejoindre la France. Vous, vous n'avez nulle part où aller ». La suite de l'histoire sera tragique pour beaucoup.

Entre ceux qui ont réussi à fuir et allaient se retrouver dans une France qui ne voulait guère d'eux et confrontés à des immigrés Algériens qui les considéraient comme des traîtres, les harkis ont doublement souffert.

Mouloud Dhalal en parle avec recul aujourd'hui. « La plupart, il faut leur pardonner. C'était des ignorants. » Surtout, s'il comprend que l'État algérien leur refuse toujours le retour dans leur pays, « leurs fils, eux, n'ont rien fait eux. Ils sont innocents ».

Comme beaucoup d'anciens, il a tendance à minimiser les règlements de compte entre Algériens après 1962. « L'ordre n'a jamais été donné de les tuer », assure-t-il. Mohamed Fettache le reprend : « Moi, j'avais 11 ans à l'indépendance, j'étais assez grand pour comprendre ce qui se passait ». Ce documentariste qui recueille des témoignages d'anciens moudjahids est d'un autre village de Grande-Kabylie, pas très loin de Taidmaid. « Les maquisards ont égorgé les harkis du village. Une dizaine d'hommes. » D'autres, « qui avaient moins de choses à se reprocher parce qu'ils avaient rejoint la France pour protéger leurs familles, pour nourrir leurs gosses ou parce qu'ils avaient été enrôlés de force, ont été ramassés par l'ALN (l'Armée de libération nationale) et ont travaillé à construire des maisons pour les familles des martyrs ».

Mohamed Fettache affirme que les femmes et les enfants des harkis ont été épargnés. L'histoire est malheureusement bien plus sanglante. « Cela reste difficile à assumer » assure Malik, un Kabyle vivant aujourd'hui à Alger pour qui « il y a eu plusieurs guerres en une mais on parle peu de ce qui s'est passé entre Algériens ». Pendant toute la semaine du cinquantenaire de l'indépendance, début juillet, la presse algérienne a multiplié articles, témoignages et numéros spéciaux. On y a globalement très peu parlé des harkis. FL.T.

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