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http://www.liberation.fr/societe/2012/06/25/france-algerie-l-armee-fait-son-exposition-de-conscience_829025

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A Tlemcen, le «Bureau arabe» –réunissant les militaires français et les responsables locaux musulmans–, par le photographe Félix Jacques Moulin, 1856. (MUSÉE DE L’ARMÉE, RMN)

 

Pour la première fois depuis la fin de la guerre, un musée national, celui de l’Armée, passe au crible l’histoire de cette ex-colonie. Sans concession.

Par THOMAS HOFNUNG

 C’est un cahier anonyme placé sur un comptoir à l’entrée du musée. A l’intérieur, il concentre à lui seul toutes les passions que continue de véhiculer l’Algérie, cinquante ans après la fin de la guerre d’indépendance.

«Une exposition émouvante», peut-on y lire. Et aussi : «Exposition très intéressante, mais uniquement à charge.» Ou encore ce message, insolite, signé par un «ancien de l’armée française de 80 ans» : «Dommage qu’on ne m’ait pas avisé de cette exposition. Je vous aurais prêté mes figurines de zouaves et de spahis datant des années 1890…»

 Mais au détour des pages de ce livre d’or à moitié rempli, la douleur et la colère ne tardent pas à poindre : «Bonnes révélations, enfin, des tortures perpétrées par les Français. J’ai vu de mes yeux des Algériens jetés dans la Seine et les ratonnades dans le métro Ou encore ceci : «A vomir ! L’exposition prend le point de vue de l’ennemi.» Tandis qu’une autre main anonyme a écrit : «Même au musée de l’Armée, on continue à cracher sur l’armée…»

Car aussi surprenant que cela puisse paraître, la manifestation qui suscite ce florilège de commentaires enfiévrés est organisée dans le saint des saints de l’institution militaire : les Invalides (1). Plus précisément au musée de l’Armée - le cinquième de l’Hexagone par sa fréquentation - dont l’entrée donne sur la cour d’honneur. Autrement dit à l’endroit même où la République rend hommage à ses soldats «morts pour la France», comme à la mi-juin à la suite du décès de quatre militaires tués en Afghanistan par un kamikaze.

«Nous avons été collectivement audacieux et courageux», n’hésite pas à affirmer son directeur, le général Christian Baptiste. Vantard, le galonné ? Pas si sûr. Car il fallait oser, cinquante ans après les accords d’Evian, organiser une telle exposition - la première du genre dans un musée national, toutes catégories confondues. De fait, celle-ci ne recule devant aucun obstacle. Tout y est : la conquête de l’Algérie au XIXe siècle dans une extrême violence, la spoliation des terres indigènes en faveur des colons, les massacres de civils commis par les fellagha dans les années 50, les opérations de «pacification» de l’armée française, la «propagande militaire» (désignée comme telle dans l’exposition) diffusée à la télévision, la terrible nuit du 17 octobre 1961 à Paris, le putsch des généraux, l’OAS et l’abandon tragique des harkis…

Un homme au visage flouté

Et, bien sûr, la torture. Le sujet à l’aune duquel les organisateurs, ils le savaient, seraient jugés. Sur un mur, trop faiblement éclairé (comme le reste de l’expo), elles sont là. Trois photos prises par Jean-Philippe Charbonnier dans l’Oranais. Le seul témoignage visuel disponible sur les actes de torture perpétrés par une partie de l’armée française en Algérie. Sur l’une d’elles, un homme (visage flouté) est attaché cul par-dessus tête, les pieds nus en l’air. Autour de lui, plusieurs hommes s’affairent, dont l’un tient un bâton, prêt à frapper. Photo en noir et blanc d’une grande sobriété qui décuple l’effroi du visiteur. Un peu plus loin, sur un écran vidéo, le général Massu, interrogé en 1971 par Pierre Dumayet, explique avoir testé la «gégène» sur lui, et assure que l’usage de ce qu’il appelle un «procédé» est resté circonscrit. Sur un écran voisin, l’écrivain Jules Roy - dont la fresque sur les Français d’Algérie adaptée à la télévision (2) constitue, avec les dessins de Jacques Ferrandez (3), le fil rouge de l’exposition - martèle : «Il n’y a pas d’injustice qui puisse conduire à l’efficacité.»

En pleine guerre d’Indochine, en 1953, l’écrivain avait démissionné de l’armée, affirmant avoir vu dès cette époque des cas de torture. Comme en écho, l’historienne Raphaëlle Branche explique, toujours dans une vidéo, que cette pratique n’était pas «une arme pour obtenir du renseignement», mais bien un instrument pour «faire entendre qui avait le pouvoir» en Algérie.

Soucieux d’affirmer leur impartialité sur un sujet aussi sensible, les commissaires ont pris soin d’associer des historiens à la conception de l’exposition et de leur donner la parole. Les chercheurs ont hésité, confie le général Baptiste. «Il y avait sans doute chez eux la crainte qu’on tombe dans le cliché du gentil para et du méchant fellagha.» Crainte partagée par le dessinateur Jacques Ferrandez qui depuis vingt-cinq ans s’est consacré à cette histoire commune et qui, sollicité dès le début du projet, redoutait d’être «utilisé dans le cadre d’un éloge de la période coloniale». Tous ont été rassurés sur le sens de cette exposition. «D’une certaine manière, nous étions peut-être les seuls à pouvoir monter un tel événement», ajoute le général Baptiste.

Déminer le terrain

«Cette exposition n’est pas d’une commande du ministère de la Défense, tient à préciser le directeur adjoint du musée, David Guillet (un haut fonctionnaire, qui vient de la Culture). Notre tutelle n’a exercé aucun droit de regard.» En revanche, pour en arriver là, il a fallu déminer le terrain. L’équipe du musée (90% de civils, 10% de militaires) s’est ainsi employée à rassurer un certain nombre d’institutions. A commencer par le ministère des Affaires étrangères, inquiet de possibles répercussions sur les relations avec Alger, toujours aussi complexes.

Des historiens algériens ont, d’ailleurs, été sollicités pour apporter leur éclairage, comme leurs homologues français. Mais hormis l’un d’entre eux, ils ont décliné. Les commissaires de l’exposition n’ont pas insisté : «C’était déjà assez compliqué comme cela ici», dit le général Baptiste. Alors que cinquante ans après la fin du conflit, les Français commencent tout juste à affronter ce passé dans sa globalité, on n’en est pas encore là sur la rive sud de la Méditerranée. Or, l’exposition n’esquive pas les turpitudes côté algérien. Elle évoque ainsi le combat fratricide et sanglant du Front de libération nationale (FLN) contre le Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj, et montre aussi des images des atrocités commises par les combattants indépendantistes sur des soldats français. Des scènes difficilement supportables, diffusées à l’époque aux «Actualités», avant d’être censurées jusqu’à cette année. Comment imaginer, aujourd’hui, que ces images d’un soldat égorgé, exhibé sous toutes les coutures et les yeux encore ouverts, puissent passer au journal de 20 heures ?

Durant l’opération déminage, les associations d’anciens combattants ont également été mises dans la boucle. A la fin de l’exposition, un certain nombre d’entre eux témoignent par vidéo interposée. Ce sont eux qui constituent le gros des visiteurs de l’exposition. Dans les allées, on aperçoit parfois un grand-père tenant par la main un enfant de 10 ans. De nombreux septuagénaires, parfois en couple. Mais aussi des quinquas qui déambulent seuls, peut-être un fils auquel le père, ancien appelé, n’a pas eu la force de raconter sa guerre d’Algérie. Ce jour-là, il y a aussi ce vieux monsieur, très digne, qui affirme devant une équipe de France 3 que la torture est restée marginale en Algérie. «C’est la guerre qui est à proscrire», dit-il.

Les militaires en uniforme peuvent accéder gratuitement au musée. Certains viennent, souvent en petit comité ou seuls. Qu’en pensent-ils ? «J’ai vu récemment un de mes collègues, un officier supérieur. Depuis, pas de nouvelles», remarque, songeur, le directeur général du musée. Or, pour le général Baptiste, cette manifestation questionne aussi l’institution à laquelle il appartient. Car, explique-t-il, elle pose, en filigrane, un enjeu essentiel pour les militaires : le rapport de l’armée avec la tutelle politique. «Quel mandat a-t-on donné à l’armée française en Algérie ?» se demande l’officier supérieur. Dès le début de la conquête, le maréchal Bugeaud (1784-1849) évoquait un cadeau empoisonné. Après le court intermède où Napoléon III envisagea la création d’un utopique «royaume», où les «Arabes» seraient «élevés à la dignité d’hommes libres» sous l’égide de la France, c’est la IIIe République qui décidait d’accélérer à tout va la colonisation de l’Algérie, au moyen notamment des «concessions gratuites» de terres. Quand, des décennies plus tard, vint le temps de la guerre, au milieu des années 50, le pouvoir politique tergiversa, avant de se lancer à corps perdu dans la «pacification». Les militaires exécutèrent, avant de finir - pour certains d’entre eux - par se rebeller quand le général de Gaulle effectuait un virage à 180 degrés, prônant l’autodétermination, avant d’accorder l’indépendance.

«Crimes de guerre»

Mais, davantage encore que la fin tragique de cette histoire, connue et qui a récemment fait l’objet d’un très bon documentaire (4) diffusé par France 2, c’est peut-être la première partie de l’exposition - consacrée à la période 1830-1914 - qui frappe le plus les esprits. On y voit à quel point la barbarie à l’œuvre lors de la conquête de l’Algérie par les troupes françaises préfigure la violence des fellagha et, symétriquement, celle des soldats de l’armée tricolore à partir du milieu des années 50. L’historien Jean-Charles Jauffret évoque à ce propos les «crimes de guerre» de l’armée coloniale, et cite le cas de ce général qui, par souci d’efficacité et d’économie, alignait une vingtaine de prisonniers «musulmans» devant un canon pour les décapiter d’un seul coup d’un seul. On peut lire aussi sur un pan de mur de l’exposition cette injonction du maréchal Bugeaud ordonnant à ses hommes de «couper les arbres fruitiers», de «détruire les villages», de «fouiller les grottes pour y saisir les femmes et les enfants».

Dans le livre d’or, un homme se présentant comme un «Algérien de passage à Paris» écrit ceci : «Cette histoire commune si sanglante pendant plus de cent trente ans devrait nous faire prendre conscience à nous, Algériens et Français, qu’il faut nous parler et nous écouter et bâtir quelque chose ensemble à la mémoire de nos parents et de nos grands-parents. Juste un mot, "pardon", pourrait cicatriser définitivement cette blessure.» L’exposition du musée de l’Armée n’est certes pas un acte de repentance, et encore moins un mea-culpa. Mais un salutaire examen de conscience.

(1) Algérie 1830-1962, avec Jacques Ferrandez. Jusqu’au 29 juillet, Hôtel national des Invalides, Paris VIIe. (2) «Les Chevaux du soleil. La Saga de l’Algérie, 1830-1962», Jules Roy, éditions Omnibus. (3) «Carnets d’Orient», intégrale disponible chez Casterman. (4) «Guerre d’Algérie, la déchirure», de Gabriel Le Bomin.

 

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