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Photo d'une jeep de l'armée française patrouillant dans le massif de l'Aurès en Algérie, au mois de novembre 1954, deux semaines après la série d'attentats (la Toussaint rouge) qui ont marqué le début de la guerre d'Algérie. (AFP)

http://tempsreel.nouvelobs.com/les-50-ans-de-la-fin-de-la-guerre-d-algerie/20120229.OBS2576/de-nos-archives-guerre-d-algerie-blindes-et-maquis-s-installent-pour-l-hiver.html

Vus d'ici, les événements d'Algérie apparaissent à la fois comme beaucoup moins spectaculaires et beaucoup plus sérieux qu'on ne le juge à Paris.

Chacun d'entre nous a encore dans les yeux de très belles photographies, reproduites par "France-Soir" et quelques autres journaux, d'une colonne blindée française abordant par un ciel radieux le sud du massif de l'Aurès. Plusieurs auto-mitrailleuses, quelques jeeps et des command-cars répartis sur une profondeur de 200-300 mètres donnent une incontestable impression de puissance, et on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit d'une véritable guerre. Mais lorsqu'on arrive à Biskra, on découvre que le photographe a pris dans son objectif les six auto-mitrailleuses et une partie des 25 command-cars dont dispose le seul escadron de spahis qui se trouve dans la région. Qu'on ajoute à cet escadron les 50 ou 60 tirailleurs sénégalais de la garnison, les 150 à 200 chasseurs alpins, et on a une idée assez précise des forces françaises qui se trouvent au sud-ouest de l'Aurès.

Je n'ai nullement l'intention de minimiser l'importance des opérations en cours, mais je crois qu'il est nécessaire de voir les choses en face. Il se trouve actuellement dans la montagne d'autres bataillons de parachutistes, des chasseurs d'Afrique et quelques détachements de tirailleurs (pour la plupart d'origine européenne). Les opérations sont montées de jour. Les "batailles" décrites par la presse prennent jusqu'à présent la forme d'escarmouches plus ou moins sévères. A Batna, comme à Biskra, les deux villes les plus dures de la région, le calme le plus complet règne et, sur la route qui les relie, l'auto dans laquelle je me trouvais n'a été arrêté ni par le moindre barrage, ni par la moindre patrouille.

Et cependant les renforts ne cessent d'affluer en Algérie. C'est par bateaux entiers que les C.R.S débarquent dans les ports. Où vont donc ces renforts ? Ils sont répartis dans les villes, sans doute pour tenter d'impressionner la population par les mesures de sécurité qui sont prises.

Le soulèvement de l'Aurès

Ces mesures indiquent évidemment que le gouvernement général de l'Algérie redoute une extension du mouvement et qu'il espère qu'en montrant les forces dont il dispose, il réussira à maintenir la sécurité.

Ce calcul est-il valable ? Autrement dit, quelles perspectives s'offrent à la résistance armée ? Pour répondre il faut d'abord voir comment est né le soulèvement, puis se demander comment la population musulmane et européenne le juge.

L'origine du mouvement, telle que l'a décrite Roger Paret la semaine dernière, a été confirmée par mon enquête menée sur place. L'initiative ne vient ni des partisans de Messali Hadj, ni de ceux de Lahouel, mais d'une fraction de dissidents du M.T.L.D. qui a voulu regrouper un certain nombre de militants " illégaux " et de jeunes activistes (1). C'est ce qui explique le peu d'étendue de ce mouvement politique et le caractère sporadique de ses premières manifestations. Si dans l'Aurès les choses se sont passée différemment, c'est parce que la région, depuis les temps les plus reculés de la conquête romaine, a une forte propension à l'indépendance, parce que la scission du M.T.L.D. était pratiquement ignorée par les militants locaux.

J'ai eu l'occasion de voir certains d'entre eux qui m'ont fait le récit des événements.

Dans la nuit du 30 au 31 octobre, des réunions ont eu lieu dans au moins cinq douars de l'Aurès (totalisant à eux cinq de 18.000 à 20.000 habitants). Ces réunions ont été tenues pour inviter la population à engager la lutte contre le colonialisme. "Nous appelons – a-t-on dit – à l'union de tous les Algériens sans distinction de parti. Vous pouvez participer au mouvement soit en combattant, soit en nous accordant aide et ravitaillement ". Le lendemain, dans la journée de dimanche, ceux qui s'étaient portés volontaires, soit près de 2000 hommes, reçurent des armes (2). Dans la nuit, des unités se sont formées pour assurer le contrôle de la région. Les caïds ont fui au plus vite.

Bientôt 7 autres douars entrèrent à leur tour en action Un certain nombre de partisans nationaliste ont participés au mouvement et les quelques militants communistes qui se trouvent sur place ont décidé de se joindre à eux. Seule la partie nord-ouest de la vallée de l'Oued el Abiod (où l'influence de l'U.D.M.A. est prédominante) sont restées en dehors du mouvement.

Nationalistes et fellaghas

Ce sont les premiers groupes de fellaghas rassemblés dans l'Aurès qui ont effectué dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre des raids sur Batna. La préparation politique de ces raids a été presque nulle. A Biskra, des tracts signés par le " Front de libération nationale " furent mis à la poste le dimanche après-midi et reçus après le raid. Le responsable de cette distribution, qui a été arrêté, est un ancien membre du M.T.L.D., originaire de Biskra et vivant à Alger depuis plus d'un an. Les nationalistes locaux n'étaient au courant de rien. A Batna aucun tract ne fut expédié ou distribué. La section locale du M.T.L.D., presque entièrement favorable à la tendance Lahouel, était tenue dans l'ignorance de ce qui se préparait. Seul un de ses anciens adhérents, passé au Comité révolutionnaire d'unité d'action, semble avoir été en rapport avec les fellaghas.

Si le mouvement a complètement échappé au contrôle des dirigeants des grandes organisations nationalistes, il est cependant évident que ses animateurs ont tenu compte des tendances de ces organisations. C'est ainsi que les fellaghas ont tenu à faire savoir qu'ils ne rêvaient pas d'expulser les Européens d'Algérie et que les civils n'avaient rien à craindre d'eux. Signalons à ce propos que la mort de l'instituteur Monnerot est intervenue dans la confusion des premières opérations et qu'elle est unanimement regrettée par les " rebelles ".

Les réactions de la population et la répression

Comment la population musulmane a-t-elle réagi devant le soulèvement de l'Aurès ? Les avis différent évidemment selon que l'on s'adresse à des colons, à des fonctionnaires où à des militants nationalistes.

Pour les premiers, la population musulmane est hostile au mouvement et en déplore les conséquences. Pour les autres, elle se sent entièrement solidaire des maquisards. Je crois, pour ma part, que sans en apercevoir toute la portée, la grande majorité des musulmans voit au moins un aspect positif dans la crise actuelle : à leurs yeux, le problème politique algérien est maintenant posé et il faudra d'une façon ou d'une autre y apporter une solution. Pour tout le reste, tout dépend de la résistance qu'opposeront aux forces françaises les maquisards de l'Aurès (on paraît assuré qu'ils tiendront au moins jusqu'au printemps), tout dépend aussi du développement des autres maquis (on en compte pour l'instant 5 ou 6 dans l'ensemble de l'Algérie). Les dangers de cette situation semblent être assez bien perçus par l'administration française qui hésite à étendre la répression. Dès le début des événements de l'Aurès, près de 400 chefs nationalistes dans les grandes villes et un nombre indéterminé dans les communes rurales ont été arrêtés. Beaucoup d'entre eux ont été torturés. Mais depuis, des libérations sont intervenues. (Notamment à Batna et à Biskra, les personnalités arrêtées ont été relâchées).

Il est d'autre part évident que l'on n'ose pas encore procéder à des ratissages analogues à ceux de Tunisie. Des douars révoltés ont subi des mitraillages aériens et des tirs de mortier à " titre d'avertissement ". Après quoi, l'administrateur de la commune mixte d'Arris a déclaré aux représentants de la population qu'il était prêt à oublier la rébellion si les révoltés déposaient les armes. Les mitraillages ont fait peu de victimes, mais il est peu probable qu'on s'en tienne là. La répression a ses lois auxquelles on échappe difficilement. Il est toutefois significatif que l'on cherche visiblement à en freiner le mécanisme.

L'état d'esprit de la population européenne n'est en rien comparable à celui qui existait au moment des troubles de 1945. Les événements de Tunisie et du Maroc ont donné à réfléchir à beaucoup de gens. Certes, il se trouve un certain nombre de colons pour réclamer l'armement des Européens et la formation de milices. Mais ils n'ont pas réussi jusqu'à présent à triompher du refus de l'administration. Lors d'une réunion de la toute-puissante Fédération des Maires d'Algérie, M. Jacques Chevalier, maire d'Alger, secrétaire d'Etat à la guerre et leader de la tendance néo-colonialiste, a même réussi à battre (de justesse, il est vrai) les partisans du sénateur Borgeaud qui réclamaient la création de milices.

Il ne faut naturellement pas exagérer la portée de ces déductions. Elles peuvent à tout moment être mises en cause. Mais elles montrent qu'il y a quelque chose de changé en Algérie, et que, tôt ou tard, là aussi on en viendra à la négociation.

 Gilles Martinet 

http://tempsreel.nouvelobs.com/scripts/stats.php?mod=read&key=952493&media=nobstr

 

 

 

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