les_copains_du_haut_doubs_se_souviennent.jpghttp://www.presse-bisontine.fr/presse/dossier/2012/06/les-copains-du-haut-doubs-se-souviennent/ 

Leur visage alterne entre sourires et gravité. Leurs souvenirs entre anecdotes légères et drames enfouis. Comme tous les autres Français envoyés de l’autre côté de la Méditerranée pour “maintenir l’ordre”, ils ne savaient pas bien ce qu’on attendait d’eux. “À 20 ans, on n’était pas mécontents de partir” note le Pontissalien Marcel Bianqueti pour illustrer l’insouciance de ces jeunes soldats dont certains auront passé plus d’un an en Algérie. D’autres, à l’image de Camille Martin, ont été rappelés là-bas. “J’ai fait mon service militaire en Autriche pendant un an, puis six mois en France. La quille est arrivée en avril 1954 et en mai 1956 on me rappelait pour partir en Algérie !” dit le retraité pontissalien. “On venait de se marier” ajoute discrètement son épouse Ginette.

Pour tous, ce fut donc la surprise et la découverte d’un conflit qui les dépassait. Les premiers appelés l’ont été en 1954, au sortir de la guerre d’Indochine, les derniers après les accords d’Évian du 19 mars 1962 aux moments terribles des attentats perpétrés par l’O.A.S. Certains de ces Pontissaliens étaient postés au plus près des conflits, dans le djebel algérien. D’autres, plus loin, à l’image d’Alain Barthe qui aura passé 8 mois tout au Sud de l’Algérie, “la région du pétrole et des essais nucléaires français” en tant que responsable de la poste d’un village du Sahara. Il était également chargé de payer leurs pensions de retraites aux anciens combattants algériens qui étaient aux côtés de la France en 39- 45. Il a connu la dernière période de la guerre d’Algérie. “On n’avait pas le choix, il n’y avait pas à discuter dit-il lui aussi. Un mot de trop et on nous envoyait en arrêt de forteresse à Bitche en Moselle.” Appelés dans l’innocence de leurs vingt ans, tous ces jeunes avaient pourtant été “conditionnés poursuit M. Barthe. On était dans l’esprit de nos parents qui avaient fait 39-45 avec l’esprit de patrie. Jamais on n’aurait envisagé de ne pas faire notre service militaire. De toute façon c’était obligatoire pour celui qui voulait faire un concours de l’administration” précise l’ancien postier. “On nous a dit il faut aller là-bas, alors on y est allé” ajoute Michel Arrigoni qui a passé un an en Algérie, entre 1958 et 1959.

C’est une fois sur le sol algérien que ces jeunes appelés ont vite pris conscience de la réalité de la guerre. Sans pour autant en saisir les enjeux. “On n’avait aucune information sur l’évolution du conflit” dit Marcel Bianqueti. “En France, le gouvernement changeait tous les trois jours, c’était incompréhensible. Et pas sûr qu’on comprenne tout encore aujourd’hui” ironise Alain Barthe. Michel Bez, lui, sera resté deux ans là-bas. De quoi engranger des souvenirs qu’il garde pourtant bien enfouis, et qu’il a eu peu l’occasion de raconter dans sa vie, comme ses camarades d’ailleurs. Pierre Barthod, autre Pontissalien, était en Algérie de septembre 1958 à juin 1959. 28 mois de service militaire dont 10 en guerre. Il était chargé de surveiller les “zones d’insécurité”. “Il pouvait se passer six mois sans aucun accrochage et tout d’un coup, notre lieutenant a été tué par une grenade.” La mort, ils l’ont donc tous vu en face, ou à côté. “Dans une embuscade, on a perdu une douzaine de nos camarades” raconte Camille Martin. Là aussi, le culte du silence et de la discrétion prévalait. “Quand il y avait un mort, les gendarmes venaient au domicile des parents à la tombée de la nuit en demandant de ne pas ébruiter les choses. “Vous voulez qu’on rapatrie le corps en France ? Alors ne dites rien” disait-on aux parents” poursuit Alain Barthe. Cette chape de silence a duré pendant tout le conflit.

Le silence, ces Pontissaliens tentent de le briser 50 ans plus tard, même si, reconnaît M.Arrigoni, “on n’a jamais eu envie d’en parler et on ne le fait jamais.” “Nos proches n’ont même jamais su ce qu’on était allé faire là-bas” ajoute Michel Bez.

La plupart d’entre eux ont eu à se servir de leur arme. “On tirait, on n’avait pas le choix non plus” lâche un de ces anciens combattants. “Dans certaines situations, c’était le gars en face, ou moi. Alors quand on est derrière un mur et qu’on voit bouger, on tire” ajoute cet autre Pontissalien le regard encore troublé.

La guerre d’Algérie aura fait 30000 morts côté français, sur 1,340 million de jeunes Français appelés là-bas. Du côté algérien, le bilan est beaucoup plus lourd : plus de 500000 victimes, civiles ou militaires. Pour quel résultat ? Les Pontissaliens témoins de ce conflit se le demandent encore.

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