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Interroger l'impardonnable

 «Violés dans leur humanité, traumatisés en tant que spectateurs ou acteurs, victimes du pouvoir de l'époque qui fit d'eux des assassins, des tortionnaires.»

Sous le signe du Cinquantenaire de l'Indépendance, le Salon international du livre d'Alger, a été l'occasion de partager, à travers diverses programmations de conférences et d'ouvrages, la mémoire d'un regard fraternel empli de regrets, de militants français et d’anciens appelés dont les pères avaient combattu l'Allemagne nazie, en proclamant des symboles comme l'Etat de droit et de justice, des symboles qui n'avaient pas été respectés vis-à-vis de l'Algérie. Des écrivains et historiens, qui sont allés chercher à travers leur mémoire et leur réflexion, les raisons qui ont poussé leur pays, leurs chefs, et leurs jeunes camarades à exercer une violence inouïe sur un peuple qui leur était étranger. Des témoignages souvent difficiles à exprimer, à l'exemple des faits relatés dans «La guerre de la honte» d'Yves Salvat, publié aux éditions Sedia.

«La Guerre d'Algérie. Cette guerre qui n'a pas eu de nom pendant 37 ans, parce que ceux qui l'avaient faite avaient honte de dire ce qu'ils avaient vu et vécu.» Yves Salvat, auteur de «Souvenir de guerre en Algérie» et «Cette terre que j'aime», ancienne recrue du service d'ordre en Algérie, livre dans son ouvrage «La guerre de la honte» de nombreuses archives et témoignages de ses anciens camarades, ainsi que de deux ans de guerre à laquelle il aura assisté, des traumatismes face à des scènes insoutenables, que l'auteur a regardé sans le vouloir, aux souvenirs les plus tranquilles qui ont disparu sous le poids de la peur et de la culpabilité.

Un vécu militaire, répressif et colonialiste, souvent mis en difficulté face aux décisions d'une force coloniale dont il faisait partie, Yves Salvat témoigne, de ceux qui ont eu honte de se retrouver auprès des tortionnaires, de jeunes recrues parmi tant de soldats français qui étaient venus sur une terre étrangère, indigène selon leurs chefs, et parmi eux, certains qui s’interrogeaient sur la nature de leur mission, sans connaissance de ce qui les attendait, de jeunes recrues enrôlées, avec pour objectif de «pacifier» selon les directives de hauts responsables militaires, mais la réalité qu'ils ont découverte, s'était montrée bien loin de l'aspect d'une pacification, des crimes sous la contrainte pour certains et une volonté forcenée de détruire et de concrétiser l'idée raciste d'une hiérarchie humaine avec laquelle il était justifiable de commettre des crimes atroces, un peu comme un simple exercice de routine.

«Violés dans leur humanité, traumatisés en tant que spectateurs ou acteurs, victimes du pouvoir de l'époque qui fit d'eux des assassins, des tortionnaires.» «La Guerre de la honte», revendique aussi la nécessité de réaffirmer une vérité amère, sur des violences commises par des militaires français, sous le commandement d'une vision raciste et cruelle.

Un rapport accablant, un héritage tragique, livré grâce aux témoignages des camarades d'Yves Salvat, parfois comme un procès-verbal, ou comme un aveu trop lourd, dont il faut se débarrasser.

L'enfer d'une guerre sans merci. Un voyage douloureux au bout d'un passé qui ne cesse, de recracher des indications, sur la cruauté et la barbarie, pratiqué à l'époque sous couvert de modernisation et de pacification, un voyage dans les entrailles d'organisations sanglantes, comme l'OAS, à travers de nombreuses archives, témoignant de la folie de certaines exactions, où l'auteur a tenté de comprendre auprès de ses anciens compagnons, les raisons, qu'elles soient de circonstance «non pas atténuantes» «des circonstances qui font qu'on n'a pas de réactions humaines», «et pourtant, d'autres avaient réussi à rester du côté humain», s'est interrogé l'auteur.

Comment expliquer la férocité de soldats qui ont eu 20 ans et qui vivaient probablement de la même façon que tous les jeunes du monde ? Des souvenirs rassemblés qui ont longtemps hanté l'esprit d'Yves Salvat et de ses camarades, avec un livre dans lequel, la torture et les crimes de guerre y sont dénoncés d'une façon explicite et réfléchie.

Un effort de témoigner de l'histoire coloniale de la France, auprès des nouvelles générations. A l'heure où la question de la reconnaissance des crimes de guerre, commis en Algérie, demeure en suspens, des militants historiens et anciens militaires tels que Yves Salvat, ou Claude Juin font l'effort des incessants premiers pas, du partage et de la reconnaissance de l'Histoire, aussi délicat soit ce partage, ils dénoncent aussi une réalité coloniale difficile à oublier, et rendant justice à travers une meilleure connaissance des faits. Avec l'attente d'une meilleure visibilité, un travail en commun entre historiens algériens et français, s'avère nécessaire pour réconcilier les mémoires et les deux Histoires d'un camp à l'autre.

http://www.livrescq.com/livrescq/?p=3576

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Yves Salvat : « Les choses auraient pris une autre tournure si nos parents avaient été au courant des tortures…

L’ivrEscQ : Votre livre La Guerre de la honte Torture de la guerre d’Algérie 1954-1962 est paru en France chez Publibook (2010), ensuite aux éditions Sedia, tout récemment (août 2012). Pourquoi, l’appelé français de la guerre d’Algérie que vous êtes, aviez tant besoin de publier, en plein débat sur la mémoire, sur l’ouverture des archives, les exactions, les tortures, la reconnaissance, les excuses et la repentance… de faire appel à un livre-témoignage ? Serait-ce la conscience d’un passé douloureux qui, cinquante ans après les faits (après les crimes !), remonte à la surface du présent ?

Yves Salvat : J’ai vécu ce que les patriotes français avaient vécu pendant l’occupation allemande. À cette époque, en 1941, la gestapo (la police secrète du 3ème Reich) était venue arrêter mon père pour « menées subversives » (1). En fait, mon père avait été déporté. Des milliers de français ont subi le même sort à l’instar des internés politiques qui, eux, sont venus dans « des camps algériens » (2). C’est pour vous dire qu’étant très jeune, le déportement de mon père m’avait trop marqué. Plus tard, lorsque j’ai passé mon service militaire en Algérie, j’ai assisté aux mêmes scènes que les Français ont subies lors de l’occupation allemande. En clair, l’armée française a reproduit sur les populations musulmanes le schéma de comportements inhumains infligés par les nazis. Cependant, je ne pouvais pas mélanger entre les souvenirs de l’enfance et les tortures de guerre que j’avais vécues. Pierre Paraf (3), un homme de paix, a voulu savoir ce que c’était une guerre. Il a fini par préfacer Le feu qui a obtenu le prix Goncourt en 1916. C’est lui qui m’a insufflé l’idée d’un livre-témoignage : « tu devrais, toi aussi, écrire un livre sur la guerre d’Algérie vu que tu y as participé ». Je ne savais pas écrire, mais il m’a beaucoup aidé. La préface de mon ouvrage est signée par lui. Je considère aussi qu’on ne doit pas imposer à un jeune homme de vingt ans un mode de vie éloigné du contexte dans lequel il a grandi. Il doit plutôt s’épanouir, car aucune guerre ne lui permet de se développer harmonieusement.

L. : Pierre Paraf est aussi un « guerrier » connu dans les arènes antiracistes ! Dans la préface de votre livre-témoignage, il n’hésite cependant pas à nommer « ennemi » la population musulmane, colonisée, « indigènisée » par un code déshumanisant. Il écrit, je cite : «Dans cet ouvrage, nulle haine de l’ennemi, mais plein d’amour pour la nation »… C’est presque une phrase qui justifie sa signature dans votre préface. Qui sonne comme déjà un regret d’écrire !

Y. S. : Oui, évidemment, nous sommes des Français, seulement nous dénonçons l’abus de certains. Il faut avant tout être humaniste et défendre le droit des hommes quelle que soit la nationalité de la personne opprimée. Je tiens à préciser que ce n’est pas une position d’un Français contre sa nation, mais bien au contraire, une position d’un Français, fier de l’être, à l’égard des personnes brimées, torturées, avilies, vilipendées(…)

 

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