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http://www.lavoixdunord.fr/france-monde/experience-humanitaire-en-kabylie-ia4576b0n695141

On ne le sait pas toujours mais certains soldats ont aussi été affectés à des tâches humanitaires en Algérie pendant la guerre.  Jean-Pierre Dewasmes témoigne de ce qu'il a vécu, en 1960, au contact de la population dans les bleds de Kabylie.

 algerei-dewasmes.jpg

Jean-Pierre Dewasmes prend la pose avec quelques gosses, un dimanche matin, lors d'une petite promenade. La photo a été prise par son adjoint  le moniteur kabyle Belaïd Salat.

En juillet 1960, comme tant d’autres, je fus appelé sous les drapeaux. A la demande de mon commandant de compagnie (j’avais été incorporé dans le 2ème groupe de chasseurs portés, je fus volontaire pour rejoindre le CEMJA, Centre d'entraînement des moniteurs de la jeunesse algérienne). Le CEMJA avait été voulu par le général Dunoyer de Segonzac, au quartier Bange, à Issoire dans le Puy-de-Dôme.

Après un stage de six mois, où je sortais sergent moniteur, j'intégrais l'Algérie le 31 décembre 1960. A l'issue de ce stage, j'avais choisi d'aller en Kabylie. Ce stage consistait à instruire dans les bleds la population, la rassurer, d'aider les jeunes à les faire aller à l'école, venir aux sports, leur apprendre des chants, de les aider dans leurs démarches, d'aller à l’assistance médicale gratuite, et de leur apprendre bien d'autres choses.

J'atterris début janvier 1961 au lieu choisi. Je ne savais pas que c'était un village perché en haut d'un piton, El Main. Je logeais à la SAS (Section administrative spécialisée), située dans ce gros village, où des personnes de trois autres villages avaient été, si on veut, déportées par l’armée française pour faciliter leur secteur. Je dépendais de l'escadron du 4e dragon, situé à deux kilomètres, qui devait nous nourrir et nous avait en compte. J'étais avec un moniteur kabyle et un sous-lieutenant, des nouveaux.

Ce qui me frappa, ce fut l'état misérable des habitants, beaucoup allaient pieds nus, femmes et enfants, été comme hiver. On  n’avait vraiment jamais rien fait pour eux. Il y avait trois instituteurs civils, qui logeaient à la harka 403, toute proche (la directrice ayant son frère sergent à cette harka).

Au début, ma tâche ne fut pas facile. J'organisais mes listes d'élèves, et m'arrangeais avec les instits pour le sport. Au bout d'un mois, nous avions plus de deux cents gosses. Ils pratiquaient tous les sports courants, foot, volley. En plus, ils faisaient de l'athlétisme, avec une méthode apprise à Issoire, le travail en plateau. Ils étaient forts en cross. Je leur apprenais des chants et en même temps la propreté : se laver les mains avant de manger (bien qu'il n’y avait que deux puits d'eau situés à deux kilomètres pour toutes les personnes), d'aller à l'AMG, s'ils se sentaient malades et de dire à leurs mères surtout d’y aller, car beaucoup étaient malades, mais c’était encore tabou, pourtant, il y avait une infirmière kabyle.

Petit à petit, je fus très estimé. Et le jour du cessez-le-feu, ou la veille à vingt-deux heures, en compagnie du lieutenant et du moniteur kabyle, avons été dans les trois autres villages que nous gérions également placarder les grandes portes en punaisant des grandes affiches, représentant un petit pied-noir et une petite fille algérienne, avec en-dessous « Vive la paix en Algérie ».

Le matin, à sept heures, les gosses vinrent nous réveiller à la SAS, heureux et criant leur joie, ainsi que plus tard les habitants, venus même avec des drapeaux FLN. Alors, le maire les réunit sur la place avec le commandant de l'escadron, et des militaires, leur disant que le cessez-le-feu n'était pas l'indépendance. Alors, ils repartirent chez eux, contents quand même. C'est là qu'on voit que la population était prise entre deux feux, d'un côté l’armée, de l'autre le FLN. Nous avons eu des gosses, longtemps après encore, au sport (les instits ayant terminé). Ils venaient surtout pour manger. Chaque jour, sauf le dimanche, ils allaient à la cantine de la SAS, prévue pour eux, boire un grand bol de lait et manger deux tartines de confiture, et ceci à dix heures et l'après-midi à seize heures. Beaucoup ne devaient pas manger tous les jours. Je recevais des colis de France, des vêtements surtout, que je leur distribuais. Nous étions militaires, mais nous faisions la pacification et à côté l’escadron, la guerre. D’ailleurs, un général a dit : « Seuls les officiers de SAS et les moniteurs comprenaient la population, leurs soucis, leurs coutumes, mais ils n’ont jamais été compris par les militaires.

A l’indépendance, quelque temps avant, on nous avertit, le moniteur kabyle et moi, d’être prêts à partir pour l’escadron, notre mission étant terminée. A onze heures, on vint nous chercher et à deux heures, l'on partait en convoi à Sétif. A la sortie du poste, avant de prendre la piste, le convoi s'arrêta, et assis derrière le JMC toilé, on se demanda ce qu'il y avait. A ma grande surprise, une cinquantaine de gosses nous attendaient, pour nous souhaiter bonne chance. A ma grande surprise, ils entamèrent « Ce n’est qu’un au revoir cherra (monsieur) ». J'en eut  les larmes aux yeux. J'avais accompli ma tâche humanitaire.

 J.P. Dewasmes à Condé-s/l’Escaut

La Voix Du Nord

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