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  Première page d'origine (lire à la suite la transcription des trois pages - 60 à 62 – de l’article).

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Article de Emilie LANEZ dans le Point n° 2079 paru le 19 juillet 2012

Ses mains dansent tandis qu’elle choisit soigneusement ses mots. Elle a 55 ans et de grands yeux couleur noisette, qui ne voient plus. Le 7 février 1962, Delphine Renard, 4 ans et demi, joue dans sa chambre après le déjeuner. Dans quelques instants, elle retournera à l’école maternelle de Boulogne où sa mère la conduira. André Malraux, ministre des Affaires culturelles et locataire de ses parents, s’est absenté, ce qu’ignore le jeune étudiant, activiste de l’OAS, l’Organisation armée secrète, qui pose une bombe sur le rebord de la fenêtre. Il veut tuer le ministre du général de Gaulle, mais c’est la moitié du visage poupin de Delphine qui est emportée, l’oeil droit de Delphine qui s’éteint à jamais, son autre oeil étant transpercé d’éclats de vitre. Delphine Renard, victime de la folie meurtrière des factieux de l’Algérie française. Incarnation de l’innocence blessée, son visage ensanglanté, mutilé, fera le tour du monde. Il bouleverse la France, qui découvre avec effroi la rage de ces colonialistes. Dès le lendemain, Paris défile pour manifester son chagrin, tandis que des médecins s’acharnent à sauver la fillette.

"Le jour de l’attentat, les photographes ont retardé mon transport par police secours, car ils voulaient avoir le temps de prendre le plus de photos possible". C’est dit calmement. "Plus tard, à la campagne, je marche avec ma mère. Un journaliste nous demande très poliment la permission de me photographier, ma mère refuse, la conversation est aimable. Il rebrousse chemin et alors ma mère comprend que c’était un piège, un autre caché dans les buissons m’avait photographiée tout le temps de la discussion." Ce 7 février 1962, le premier hôpital sollicité ne souhaite pas accueillir la blessée, tant il est certain qu’elle mourra. Elle sera transportée à l’hôpital Cochin, dont les chirurgiens lui sauvent la vie, mais leurs techniques de reconstruction plastique ne suffisent pas à lui réparer le visage. "Quand je me suis réveillée de la longue anesthésie générale, l’opération continuant sous anesthésie locale, j’ai touché ma joue et mon doigt s’est enfoncé. J’ai demandé pourquoi on m’avait mis tant de crème sur la figure. Le chirurgien m’a priée d’enlever ma main en me disant que ce n’était pas de la crème. J’ai compris plus tard que mon doigt traversait ma joue", dit-elle. Un chirurgien plastique new-yorkais, le professeur Converse, propose à ses parents de l’opérer gratuitement. L’enfant ne peut prendre l’avion, car son oeil valide contient encore un éclat de verre, que l’on ne peut extraire et qui risque de bouger en altitude. "Ma grand-mère a vendu tout ce qu’elle a pu pour financer ce qui était nécessaire et nous avons aussi été aidés par des personnes merveilleuses comme Pierre Dreyfus, le patron de mon père à la Régie Renault, qui nous a offert la traversée transatlantique en première sur le paquebot ’France’, je lui en garde une très grande reconnaissance.". À cet instant du récit, lorsqu’elle évoque, émue, ce voyage vers New York, on comprend que Delphine Renard est une sage et heureuse personne, parce qu’elle sait, talent rare, se réjouir d’un instant. "Mes parents n’ont jamais parlé entre eux de l’attentat, c’était une douleur indicible. Ma mère n’a plus trouvé la paix", ajoute-t-elle.

Le tic-tac du cauchemar.

À l’invitation du maire de Paris, le 6 octobre 2011, Delphine Renard, accompagnée de sa mère, désormais veuve, assiste, pour la première fois, à une cérémonie officielle ; le dévoilement de la première stèle édifiée à la mémoire des victimes de l’OAS au cimetière du Père-Lachaise. "J’avais choisi jusque-là de garder le silence sur la guerre d’Algérie. Mais quand j’ai découvert que, depuis presque cinquante ans, jamais un hommage n’avait été rendu aux victimes des exactions de l’OAS, je n’ai pu continuer à me taire. Il m’a paru nécessaire de prendre publiquement position et j’ai voulu que mon nom et le souvenir de ma photo servent à quelque chose. C’est pourquoi j’ai décidé de participer à cette cérémonie". Sa présence est un événement. Profondément choquée par "le révisionnisme rampant de la France", elle soutient l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS, créée par le fils du commissaire Gavoury, assassiné par l’OAS à Alger en 1961. Elle raconte, la voix toujours posée, que "dans le Midi sont érigées des stèles à la mémoire des terroristes de l’OAS". Un monument édifié dans le cimetière de Marignane en juillet 2005, dont trois ans plus tard, en novembre 2008, le tribunal administratif de Marseille ordonna la démolition, mais que le lobby des anciens OAS de la région a fait remettre en place un an plus tard, sous couvert d’une infime modification, jusqu’à ce que le Conseil d’État statue définitivement sur son illégalité en novembre 2011. Elle ajoute, avec une froideur écœurée, que "certains de ces anciens militaires, pourtant jadis condamnés par la justice, sont maintenant décorés de la Légion d’honneur. Un sous Chirac, trois sous Sarkozy". Elle perçoit une pension de victime de guerre et comprend mal que ces "criminels, assassins" en touchent une également.

À New York, en 1962, la fillette sera opérée tous les mois par le chirurgien Converse. Il accomplit des prouesses sur son jeune visage, qui ne porte aujourd’hui qu’une cicatrice peu visible sur la joue droite. Entre deux interventions, elle est scolarisée. « Ma mère m’avait appris à lire avant l’attentat, lorsque j’avais 3 ans. C’est une chance, non ? ». Elle rit. Elle lit avec une grosse loupe, écoute attentivement mais ne parvient pas à voir le tableau, même assise au premier rang. Elle est une élève douée, travailleuse, elle songe à faire médecine puis entre à Sciences po, suit une préparation à l’Ena, bien que gênée par sa peur insurmontable des oraux. Passionnée d’art, elle travaille comme critique dans une revue spécialisée. « Les tableaux, je pouvais les percevoir puisque je voyais de près, avec mes grosses lunettes, et je pouvais rester longtemps devant. ». Elle emmagasine de la beauté. Elle ne sait pas encore qu’elle en aura besoin. La jeune femme a cessé d’être hantée par son cauchemar, celui d’un bonhomme de neige, qui fait tic-tac dans des rues désertes, où elle fuit, hurle, court pour lui échapper. Le tic-tac s’est tu vers la fin de son enfance.

Entre 1986 et 1988, elle a à peine 30 ans, sa vision baisse, très vite, de semaine en semaine. Delphine Renard se refuse à y croire : « J’ai peur, terriblement peur, je mets beaucoup de temps à l’admettre, c’est invraisemblable pour moi de perdre la vue une seconde fois, car les deux mois suivant l’attentat j’avais déjà été plongée dans le noir. ». Un glaucome traumatique, séquelle de l’explosion, emporte inexorablement l’œil qui voyait encore un peu. Delphine se cogne, elle tâtonne. Elle marche seule dans la rue, "envahie d’une angoisse vertigineuse, comme perdue dans l’espace". Un ami aveugle de naissance la convainc de prendre enfin une canne blanche. Treize ans après, elle acceptera d’accueillir Phèdre, sa chienne guide, de race golden retriever, qui ronfle, débonnaire, à ses pieds. "Elle m’a changé la vie. Se prendre un lampadaire de plein fouet, c’est chaque fois un gros coup de désespoir". Puis fut inventé l’ordinateur à synthèse vocale, une révolution bienvenue. Désormais, elle peut scanner tous ses livres ou les télécharger de la bibliothèque en libre accès de Chicoutimi, au Québec. L’ordinateur les lui lit à haute voix. Delphine Renard correspond, écrit, travaille. Beaucoup.

"J’ai perdu la vue tandis que j’étais en analyse, ce fut une aide", à tel point qu’elle conçoit, après plusieurs années, l’idée de devenir elle-même psychanalyste, et pour ce faire s’inscrit en faculté de psychologie, obtient un DESS puis un DEA, avant de rédiger une thèse sur Lacan et le judaïsme, qui donnera lieu à un livre récemment publié (1). "J’avais assisté très jeune à quelques séminaires de Lacan, mais je n’y comprenais pas grand-chose. J’ai d’abord lu ses œuvres sans rien attendre et en laissant faire, puis, grâce à l’enseignement de Jacques-Alain Miller et d’autres professeurs remarquables, les notions se sont éclaircies". Elle reçoit aujourd’hui des patients. "J’ai une autre écoute, je ne suis pas distraite par le visuel". Elle demande parfois au téléphone au futur patient s’il n’est pas allergique aux chiens, précisant qu’elle a un chien guide, étant aveugle. "Mais je ne le dis pas toujours, car je préfère qu’une personne ne revienne pas après un premier rendez-vous plutôt qu’elle ne vienne pas du tout à cause de ce qu’elle fantasme sur les aveugles".

Chambre condamnée.

Delphine Renard n’exprime aucune colère. Elle pourrait en ressentir tant. Celui qui a posé la bombe a été jugé et condamné, "mais on arrête la main, pas la tête". Nous évoquons alors André Malraux, l’homme visé par l’attentat. Qu’a-t-il fait pour cette enfant qui paiera de sa vue la tragique méprise et qui faillit la payer de sa vie ? "Rien, jamais". Un hasard qu’il n’ait pas été présent dans la maison le jour de l’attentat ? "Sans doute", répond-elle. Elle se tait. Pourquoi ce "sans doute" ? "Le commissariat du quartier semble avoir été averti d’un risque d’attentat, Malraux a-t-il été prévenu ? À quinze mètres de ma chambre, un gendarme dans une guérite garde notre domicile, qui est celui du ministre. Il n’a rien vu…". André Malraux ne s’est jamais manifesté auprès de sa famille, à laquelle il est pourtant lié d’amitié, ne s’est pas enquis de sa lutte pour la survie ni de sa convalescence. "Après l’attentat, mon père lui a demandé de quitter notre maison, mais Malraux a refusé et a alors coupé toute communication avec lui, au point que mon père a dû se rendre à son ministère pour discuter avec lui. Malraux l’a même menacé de faire réquisitionner la maison". Le ministre finira par quitter les lieux et la famille Renard s’y réinstallera. La chambre de Delphine n’a jamais été réhabilitée, "les volets sont restés fermés, elle servit de garde-meuble".

Delphine a aujourd’hui rejoint les associations de victimes, qu’elle soutient de cœur et de raison. "J’ai eu beaucoup à faire pour m’en sortir, et longtemps je n’ai vraiment pas été disponible pour la moindre action politique ou publique. Mais, maintenant, le temps en est venu". Intéressée par le judaïsme pour des raisons familiales, elle a étudié la pensée juive, lu avec passion la Torah, "un livre extraordinaire. Le judaïsme porte une vocation de libération, malgré tous ses préceptes, car on peut tout y questionner. D’ailleurs, le premier des dix commandements du Décalogue n’énonce-t-il pas : ’Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’a fait sortir d’Égypte, de la maison des esclaves’ ?". Elle joue du violoncelle, du piano. Elle a monté une troupe d’opérette qui a choisi pour nom, en hommage à un théâtre parisien du second Empire spécialisé dans le répertoire lyrique léger, la compagnie des Délassements comiques. En nous raccompagnant à la porte, Delphine Renard confie nous avoir reçue chez une amie, qui lui a prêté son appartement. Afin que la presse n’entre pas chez elle.

(1). "Judaïsme et psychanalyse : les ’discours’ de Lacan", de Delphine Renard (Cerf).

P.-S.

Ce témoignage-reportage, ô combien poignant, démontre l’urgence que représentent, pour les plus hautes autorités de la République, la reconnaissance des victimes du terrorisme de l’OAS et la cessation définitive de toute forme de réhabilitation publique des tenants du colonialisme.

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