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 Une proposition d'Olivier DENHEZ

A direction des professeurs d’Histoire

 Cette question nouvelle d’un nouveau programme de Terminale est porteuse de réflexion et audacieuse à plus d’un titre:

  • elle offre la possibilité d’une mise au point sur un sujet fréquenté depuis les années 1970-1980 par les témoins et les historiens mais guère abordé par les professeurs d’histoire: la guerre d’Algérie a fait son apparition dans les programmes du secondaire en 1983 mais sa place y est modeste puisqu’elle n’y est abordée qu’au détour des questions relatives à la décolonisation ou au passage de la IVème à la Vème République
  • elle fait jouer deux mémoires, celle des Français et celle de l’Algérie, et montre que, si la première est plurielle et polémique, la seconde est le reflet d’un unanimisme de façade qui subordonne l’histoire à la propagande
  • elle révèle, côté français, une large occultation officielle qui se perpétue en dépit de l’éloignement chronologique et qui introduit une rupture dans ce qu’il est convenu d’appeler le “roman national”: une occultation qui, pour des raisons différentes et à une échelle symbolique autre, évoque la damnatio memoriae qui a frappé le souvenir de Vichy à l’époque où le mythe résistancialiste tenait lieu d’histoire officielle.

 On en vient à cette double interrogation: les mémoires plurielles de la guerre d’Algérie sont-elles devenues une histoire à part entière? une histoire apaisée de la guerre d’Algérie est-elle enfin possible?

I - L’occultation d’un mot: la guerre innommable

             Le conflit qui commence le 1er novembre 1954 a fait l’objet d’un travestissement sémantique soigneusement pesé. Les actions par lesquelles le FLN va affronter la France “impériale” avec une violence qui n’a d’égale que celle de la conquête coloniale sont pudiquement qualifiés par le gouvernement français, pendant toute la durée du conflit, d”événements”. On parla, jusqu’aux soulèvements paysans du Nord-Constantinois du 20 août 1955, d’”opérations de police”; d’”actions de maintien de l’ordre” après le vote des pouvoirs spéciaux en Algérie en mars 1956, qui marque la fuite en avant répressive du gouvernement de Guy Mollet avec l’envoi du contingent en Algérie. On évoque des “opérations de rétablissement de la paix civile” pendant la bataille d’Alger au cours de l’année 1957. Puis, jusqu’à l’issue du conflit, on fait état d’”entreprises de pacification”.  Beaucoup de noms pour une guerre qu’en fin de compte on ne veut pas nommer: La Guerre sans nom est d’ailleurs le titre du film documentaire que réalisent en 1992 Bertrand Tavernier et Patrick Rotman. L’Assemblée Nationale française ne reconnaîtra l’existence d’un état de guerre en Algérie entre 1954 et 1962 que le 5 octobre 1999.

            Cet acharnement à ne pas reconnaître la réalité d’un état de guerre réelle n’est pas anodin. Il s’explique de plusieurs manières:

  • l’Algérie a, au lendemain de la conquête, été divisée en trois départements (1848) avec pour préfectures Alger, Oran et Constantine [Diapo 1: carte de l’Algérie en 1877]. Reconnaître un état de guerre en Algérie eût été reconnaître un état de guerre civile
  • il n’y a pas eu de déclaration de guerre d’un Etat qui n’existait pas à un autre, juridiquement reconnu, en 1954: la France affirme lutter contre des “rebelles” ou des “terroristes”.

            Pour l’Algérie au moins, les questions historiques et sémantiques ne se posent pas: le FLN, dès son congrès unificateur de 1956 (congrès de la Soumamm), a fait admettre l’idée d’une “Révolution algérienne” qui se serait appuyée sur une “guerre de libération nationale”.

II - Avant la guerre, l’Algérie coloniale :

 réalité et construction mentale

             De très importantes manifestations sont organisées dans les principales villes d’Algérie entre janvier et juillet 1930 pour célébrer le centenaire de l’Algérie française . En mai 1930, Gaston Doumergue y accomplit le premier voyage officiel jamais effectué par un président de la République. La conquête militaire y est exaltée ainsi que le développement économique et l’oeuvre civilisatrice réalisés par la France [Diapo 2: affiche Algérie 1830-1930].

            Le Centenaire est représentatif de l’état d’esprit général des Français, qui célèbrent à l’envi la gloire d’un Empire dont ils pressentent peut-être qu’il est le dernier vestige d’une puissance ébranlée par le premier conflit mondial[Diapo 3: affiche Trois couleurs, un drapeau, un Empire]. Le Centenaire de l’Algérie française s’inscrit dans une série de manifestations qui sont autant d’auto-célébrations, et qui culminent avec l’Exposition coloniale de 1931, dont les 8M de visiteurs repartent avec l’image d’une “plus grande France” idéalisée [Diapo 4: pavillon de l’Algérie à l’Exposition coloniale] imperméable  aux critiques et aux débats.

            Ces critiques existent pourtant. Elles émanent surtout des communistes [Diapo 5: 100 ans de domination coloniale selon les communistes]. Elles sont de plus en plus le fait des Algériens eux-mêmes. Le mouvement des Jeunes Algériens s’est constitué au début du XXème siècle autour de revendications communes: octroi des libertés fondamentales, égalité avec les Français d’Algérie, suppression du régime de l’indigénat (étendu en 1887 à toutes les colonies françaises et qui définissait la catégorie juridique des “sujets français”, par opposition aux citoyens), plus large représentation des indigènes dans les assemblées locales. Les Jeunes Algériens, dirigés à partir de 1913 par l’émir Khaled, petit-fils d’Abd-el-Kader, donnent au nationalisme algérien une réalité et un idéal.  Un autre courant existe, au départ émanation de l’Internationale communiste: le courant nationaliste-révolutionnaire, qui s’incarna à partir de 1926 dans l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj. L’Etoile s’éloigna vite du mouvement communiste et tint un discours où se mêlaient nationalisme et arabisme culturel.

III - Guerre, censure et non-dit

L’impossible silence des appelés

            La guerre d’Algérie devient un drame national quand, après le vote des “pouvoirs spéciaux” en mars 1956, le contingent est envoyé massivement sur les théâtres d’opérations en renfort des soldats d’élite (parachutistes, légionnaires) aguerris aux guerres coloniales [Diapo 6: paras en opération en Kabylie]. Un effectif constant de 400 à 470 000 jeunes Français y sera stationné en permanence entre 1956 et 1962 dans le cadre d’un service militaire porté à vingt-sept mois. C’est au total près de 2M de Français qui auront connu l’expérience de la guerre d’Algérie. Après quelques mouvements d’insoumission fin 1955 (trains bloqués, refus d’embarquer sur les bateaux de transport de troupes), les “appelés” et “rappelés” se sont résignés.

             La violence qu’ils découvrent les bouleverse. Un jeune appelé de 21 ans écrit: “ 5 août 1960. Au bout de deux jours, le village était saignant, jonché de cadavres de chèvres égorgées dans lesquelles nous taillions nos beefsteaks. Notre sergent, en slip blanc, pieds nus, courait partout avec un sabre et jouait au matador avec les ânes. Un véritable déchaînement de violence, de cruauté aussi. Des chèvres bastonnées pour le plaisir, des poulets plumés vivants. Pourquoi? Les femmes étaient fouillées dans les mechtas une à une. A la première, j’ai eu un choc. C’était une vieille, elle est rentrée en relevant ses jupes pour me montrer qu’elle connaissait nos moeurs sans doute […]. Le matin, nous nous sommes levés à cinq heures et nous avons tout brûlé.” La revue Esprit fait paraître en 1957 un article inspiré par les propos de soldats permissionnaires et qui se termine par la phrase suivante: ” Si l’honneur de la France peut aller avec ces tortures, alors la France est un pays sans honneur ” [Diapo 7: fellagah prisonnier des paras français]. Le trouble est si grand que l’armée publie à partir de mai 1957, en pleine bataille d’Alger, un journal d’information, Le Bled, qui instille un discours de propagande assez subtil car il laisse une large place à des textes d’appelés plus ou moins spontanés. Ainsi celui-ci, où un soldat rappelé répond à son frère:“Partout, le soldat est humain que je sache, aussi je me demande comment le peuple français, dont chaque famille a ici, soit un fils, soit un parent, peut admettre que l’on traite son armée de massacreurs et de vandales sur un vulgaire feuilleton de journal”.

            A ce jeu des témoignages constitutifs ou prescripteurs de mémoire, l’armée perdra rapidement la guerre.

Les ambiguïtés de la censure

                       La guerre d’Algérie s’est déroulée dans un climat de contrôle étroit de l’information. La loi du 3 avril 1955 déclarant “l’état d’urgence” autorise les autorités “à prendre toutes les mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales”. Mais, entre 1955 et 1962, les interdictions et saisies semblent pratiquées sans règle véritable. La raison est à chercher dans le fait que les “événements” d’Algérie n’étant pas reconnus comme une guerre, l’information devait rester libre au même titre que les partis politiques qui, dans la métropole, pouvaient continuer à avoir une existence légale. Près de 250 ouvrages seront publiés sans entraves entre 1954 et 1962. La censure ne se montre intraitable que sur un point: quand l’armée et ses méthodes de “pacification” sont dénoncées.

            Deux exemples permettent d’illustrer l’ambiguïté de la censure. Le 12 février 1958 est publié La Question d’Henri Alleg [Diapo 8: Henri Alleg - Diapo 9: jaquette de La Question]. L’auteur, directeur du quotidien communiste Alger républicain, a été arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes du général Massu au domicile de Maurice Audin, son ami, assistant de mathématiques à la Faculté des sciences d’Alger et communiste comme lui [Diapo 10: photographie de Maurice Audin]. Tous deux furent torturés et Maurice Audin fut exécuté dix jours après son arrestation (fait encore nié aujourd’hui par l’armée). La Question est saisi le 27 mars 1958, alors que 66 000 exemplaires en ont déjà été écoulés par les Editions de Minuit. Dans le même temps, L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet, paru le 12 mai 1958 et qui met en cause la thèse officielle sur la disparition suite à une tentative d’évasion de Maurice Audin est autorisé à paraître. La raison de cette clémence est peut-être à chercher dans la connaissance que le ministère de l’Intérieur a de l’opinion: c’est la lassitude qui domine très rapidement dans une France que les blessures de la Seconde Guerre Mondiale et les souvenirs de la guerre d’Indochine détournent de l’évocation de la guerre et qui attend de la fin du conflit le retour de l’être cher qui y participe malgré lui; les ouvrages susceptibles d’être censurés ne sont écrits et lus que par les milieux de la gauche intellectuelle anticolonialiste et ont donc une influence  mobilisatrice somme toute limitée.

            Les images subissent une censure plus scrupuleuse que les écrits. A l’heure où la télévision se transforme en outil de propagande, le cinéma propose des oeuvres critiques, aussitôt interdites. Afrique 50 (premier film français anticolonialiste) et Algérie en flammes (1958) de René Vautier (futur réalisateur d’Avoir vingt ans dans les Aurès, 1972) sont interdits, tout comme Le Petit soldat de Jean-Luc Godard (1959 - sorti en salle en 1963), qui retrace l’itinéraire d’un activiste de l’Algérie française et évoque la torture pratiquée par le FLN au même titre que celle mise en oeuvre par l’armée française. Muriel ou le temps d’un retour (1963) d’Alain Resnais, voit aussi sa sortie différée: le film évoquait la douloureuse réadaptation d’un jeune homme revenu d’Algérie et traumatisé par ce qu’il y avait vu. Le regard, ici, est rétrospectif et distancié. Il n’empêche: tout regard sur les événements d’Algérie, même indirect, semble prohibé dans la France gaullienne.

IV - La guerre, matrice de la nation algérienne?

             Le nationalisme algérien a été longtemps divisé. Après sa dissolution par le gouvernement de Front populaire, l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj [Diapo 11: photographie de Messali Hadj] se transforme en 1937 en Parti du peuple algérien (PPA), lui-même dissous en 1939. Le parti poursuit une existence clandestine jusqu’en 1946, date à laquelle il se transforme en MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) qui affecte le respect de la légalité. De son côté, Ferhat Abbas [Diapo 12: portrait de Ferhat Abbas], “nationaliste culturel”, avait rédigé en 1943 un Manifeste du peuple algérien où il affirmait l’existence d’une nation algérienne, rejetait l’idée d’assimilation et défendait l’idée d’un Etat autonome associé à la France. Il créa en 1946 un parti de notables, l’Union démocratique du peuple algérien (UDMA), qui défendait ces principes.

            Le nationalisme intellectuel algérien, réfutant toute forme d’action directe depuis la répression de Sétif en mai-juin 1945, se trouvait dans une impasse[Diapo 13: victimes de la répression de Sétif]. A l’été 1954 fut fondé un groupe d’activistes qui constituèrent un Front de libération nationale (FLN). Leur baptême du feu fut la campagne d’attentats du 1er novembre 1954, réalisée par l’ALN (Armée de libération nationale), la branche armée du FLN. Le FLN en tira l’argument majeur de sa légitimité: en ce jour aurait commencé, ou recommencé, l’histoire de l’Algérie par la volonté de quelques hommes de faire table rase du passé colonial, considéré comme une humiliation. Tous les autres mouvements sont sommés de se rallier au FLN. En un an et demi, le FLN réalisa son objectif. Les seuls à lui résister étaient les partisans de Messali Hadj, réunis depuis décembre 1954 dans le Mouvement national algérien (MNA), contre lequel le FLN déclencha une véritable guerre d’anéantissement, qui s’étendit aux populations civiles (massacre de Melouza, 1957). L’éviction de Messali Hadj permit au FLN de se poser en unique détenteur de la légitimité nationale et en unique interlocuteur du gouvernement français, à travers le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) constitué dès septembre 1958. Le FLN devenait parallèlement l’un des symboles de la lutte anticolonialiste et de la cause arabe: la direction clandestine du FLN fut accueillie au Caire [Diapo 14: affiche Ben Bella-Nasser réalisée à l’occasion de la visite ce dernier en Algérie en 1963] et la tribune de l’ONU s’ouvrit à ses orateurs.

            Au coeur de l’unanimisme qui tient lieu de mémoire historique dans l’Algérie d’aujourd’hui, il y a cette idée que le FLN est le peuple tout entier, dressé avec ses armes contre le colonisateur français et vainqueur de la “guerre révolutionnaire”. On comprend mieux l’entreprise généralisée de falsification de l’histoire qui eut lieu par la suite et le culte rendu au “million et demi de martyrs” dans l’Algérie des années 1960: Guy Pervillé a fait justice de cette assertion, arrivant au terme d’une enquête rigoureuse au chiffre plus vraisemblable de 300 000 morts. La prétention du FLN à réécrire l’histoire eut, dès 1962, une conséquence dramatique: l’élimination des harkis, considérés comme une monstruosité inacceptable dans le “roman national” héroïque qui s’écrit alors. Sa confiscation du pouvoir suite au coup d’Etat de Houari Boumediene en 1965 provoqua son rejet par une grande partie de la jeunesse dans les années 1980 (émeutes de 1988) et la victoire interdite des islamistes aux élections de 1991: la guerre civile des années 1990 ajouta des massacres au bain de sang fondateur de l’Algérie moderne.

V - Les mémoires plurielles d’une France déchirée

Entre silence et dénégation: l’Etat coupable ou complice

             Face aux “événements d’Algérie” et à leurs conséquences en métropole, l’Etat  français adopte une double attitude: dénonciation des rebelles algériens et de leurs atrocités, justification systématique de sa politique de répression.

            L’exemple de l’occultation du massacre du 17 octobre 1961 à Paris est significatif [Diapo 15: rafle d’Algériens à Paris, 17 octobre 1961]. Le préfet de police Maurice Papon reconnaît, le lendemain de la manifestation, deux morts parmi les manifestants. Quelques jours plus tard, il en admet six, ainsi que 136 blessés. Le bilan réel ne fut jamais établi avec certitude, mais il est probablement compris entre 100 et 200 morts, ce qui fait de ce massacre le plus important jamais commis en France depuis la répression de la Commune [Vidéo 1: Nuit noire, Alain Tasma, 2004]. Jean-Paul Sartre écrit dans Les Temps modernes: “Ces hommes désarmés furent massacrés, laissés agonisants dans les ruisseaux, achevés dans les centres de tri. Pogrom: le mot, jusqu’ici, ne se traduisait pas en français. Par la grâce du préfet Papon, sous la Vème République, cette lacune est comblée.” Maurice Papon réagit en faisant saisir la revue. Une commission parlementaire  constituée fin octobre est vite enterrée. L’Etat, en fait, était soucieux de négocier avec le FLN en position de force et ne pouvait admettre que des Algériens bravent dans la rue son autorité. Tous les faits commis en relation avec les “événements d’Algérie”, tant du côté de l’armée que de celui de l’OAS, furent amnistiés entre 1962 et 1968, condamnant à l’impuissance toute tentative judiciaire d’apurer les comptes du passé. Le 17 octobre 2001, Bertrand Delanoé fit poser symboliquement une plaque commémorative sur le pont Saint-Michel. De reconnaissance officielle de ce crime d’Etat il n’y a toujours pas de  volonté explicite [Diapo 16: affiche des Indigènes de la République sur la non-reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961].

            Les neuf morts du métro Charonne, le 8 février 1962, les victimes de la fusillade de la rue d’Isly à Alger, le 26 mars 1962, ont révélé l’ampleur des déchirements de l’opinion française. Celle-ci est écartelée entre les attentats de l’OAS et la mobilisation de la gauche contre la guerre: depuis la création de l’OAS en février 1961 et l’importation sur le territoire métropolitain de la violence de guerre, la France est au bord de la guerre civile. La brutalité de l’Etat en ces circonstances a pour but de contenir les factions opposées et de conjurer ainsi le risque d’un embrasement généralisé.

            Parallèlement, les entraves imposées à l’entrée sur le territoire métropolitain des harkis puis l’interdiction de fait de leur émigration transforment l’Etat français en collaborateur tacite de leur extermination en Algérie. 60 à 80 000 supplétifs de l’armée française sur un total de 210 000 gagneront la France entre 1962 et 1965, entretenant de la part des harkis et de leurs enfants la “mémoire honteuse” des promesses non tenues.

La question de la torture, un psychodrame français?

             Depuis la guerre d’Algérie, la question de la torture est devenue centrale dans la mémoire des Français, à tel point qu’on réduit souvent le conflit à la pratique de sévices qui lui sont bien souvent antérieurs. La torture est la pierre de touche de la conscience de la gauche anticolonialiste et de la droite chrétienne, qui y voient la matière à une nouvelle affaire Dreyfus : le 13 janvier 1955, le journaliste Claude Bourdet interpelle le gouvernement dans un article publié par France-Observateur sous le titre “Votre Gestapo d’Algérie”; deux jours plus tard, François Mauriac publie dans L’Express un article qui s’intitule déjà “La question”. Largement et systématiquement pratiquée à partir de la bataille d’Alger (1957) [Diapo 17: paras dans la Casbah pendant la bataille d’Alger], elle est couverte par l’exercice des “pouvoirs spéciaux” votés en mars 1956 et qui exonère l’armée de tout contrôle par l’autorité civile. Henri Alleg, les comités Maurice Audin constitués par Pierre Vidal-Naquet, le Manifeste des 121 publié le 6 septembre 1960 et  appelant à l’insoumission donnèrent à la torture pratiquée en Algérie par l’armée française (en oubliant opportunément celle dont se rendait coupable le FLN) un retentissement considérable. Pierre Vidal-Naquet publia en 1972 la première synthèse sur le sujet: La Torture dans la République. Le prolongement universitaire du réquisitoire de Pierre Vidal-Naquet est une thèse soutenue par l’historienne Raphaëlle Branche à l’IEP de Paris en décembre 2000 sous le titre La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962. Travail remarquable et novateur qui inscrit la torture dans le schéma  d’ensemble de la “violence de guerre” qu’avait analysée l’historien américain George Mosse. Raphaëlle Branche fait de la violence et plus précisément de la torture un phénomène lié par essence à la colonisation. Guy Pervillé a loué les qualités du travail de Raphaëlle Branche mais en a regretté la relative partialité: les exactions du FLN sont exclues du champ d’analyse dès la page 14.

            La torture revient sur le devant de la scène au début du XXIème siècle. Mis en demeure de s’expliquer sur ce sujet par Louisette Ighilahriz, militante FLN torturée et violée pendant la bataille d’Alger, le général Massu, commandant à cette époque le 10°REP et détenteur des pouvoirs de police à Alger pendant toute la durée de la répression contre le FLN, brise le silence en juin 2000: “Tout cela faisait partie d’une certaine ambiance, à cette époque à Alger. On aurait pu faire les choses différemment”.  Le général Aussaresses n’exprime pour sa part aucun regret pour les sévices et exécutions qu’il dit avoir commandités en personne et dont il fait état dans son livre Services spéciaux: Algérie, 1955-1957 paru en octobre 2000. L’affaire Aussaresses[Diapo 18: Paul Aussaresses au cours de son procès, 2001], en 2001-2002, relance la polémique et ravive l’amertume des militaires, las de cette étiquette de tortionnaires dont ils sont affublés depuis les guerres coloniales.

            Les oeuvres de fiction consacrées à la guerre d’Algérie donnent toutes une plus ou moins large place à la torture et, plus généralement, à la violence guerrière. Le cinéma sur la guerre d’Algérie est au départ résolument militant: Avoir vingt ans dans les Aurès (René Vautier, 1972) [Diapo 19: Avoir 20 ans dans les Aurès, affiche], RAS (Yves Boisset, 1973) [Diapo 20: RAS, affiche] sont des classiques de l’anticolonialisme doublés d’un féroce antimilitarisme. Beaucoup plus original, objectif et équilibré est La Bataille d’Alger, réalisé en 1966 par Gillo Pontecorvo [Diapo 21: La Bataille d’Alger, affiche - Vidéo 2: répression militaire et torture dans La Bataille d’Alger]. Le film est présenté à la Mostra de Venise en 1966 et boycotté par la délégation française. Il obtient le Lion d’or. Il ne reçoit pas de visa d’exploitation en France avant 1970, date à laquelle il sort dans trois salles parisiennes. Leurs exploitants, menacés, le retirent très vite de l’affiche. Dans le même temps, le film fait un triomphe en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. En 2003, il est projeté aux officiers américains qui s’apprêtent à partir en Irak, comme manuel de contre-insurrection. L’année suivante, La Bataille d’Alger est présenté au Festival de Cannes et sort enfin dans les salles françaises. Ce film grave et lyrique est une oeuvre magnifique, d’une rare honnêteté eu égard à la proximité chronologique des événements. La Question de Laurent Heynemann (1977) est une adaptation littérale du livre d’Henri Alleg. L’Honneur d’un capitaine de Pierre Schoendoerffer (1982) montre avec beaucoup de subtilité les complexités et les contradictions auxquelles sont exposés les militaires du fait des implications psychologiques et humaines de leurs missions [Diapo 22: affiche de L’Honneur d’un capitaine]. Dans cette veine seront réalisésMon Colonel par Laurent Herbiet en 2006 [Diapo 23: photogramme tiré de Mon Colonel] et L’Ennemi intime par Florent-Emilio Siri en 2007 [Diapo 24: affiche de L’Ennemi intime - Vidéo 3: mutilation de militaires français et représailles dans L’Ennemi intime]. Dans ces films, ce sont des militaires qui font et disent la guerre: la caméra montre la guerre dans toute sa crudité et porte le regard des militaires sur eux-mêmes.

            La production littéraire sur la guerre d’Algérie est dominée par L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni (2011), récente et passionnante réflexion sur les guerres coloniales [Diapo 25: jaquette de L’Art français de la guerre]. “ En 1957, les parachutistes eurent tous les pouvoirs. Des bombes explosaient dans la ville d’Alger, plusieurs par jour. On leur donna l’ordre de faire cesser l’explosion des bombes. On ne leur indiqua pas la marche à suivre. Ils revenaient d’Indochine, alors ils savaient courir dans les bois, se cacher, se battre et tuer de toutes les façons possibles. On leur demanda que les bombes n’explosent plus. On les fit défiler dans les rues d’Alger, où les Européens en foule les acclamèrent […]. Pour obéir à cet ordre qu’on leur donna ils construisirent une machine de mort, un hachoir où ils passèrent les Arabes d’Alger. Ils peignirent des chiffres sur les maisons, ils firent de chaque homme une fiche, qu’ils épinglèrent au mur; ils reconstituèrent l’arbre caché de la Casbah. Ce qui restait de l’homme ensuite, carton froissé taché de sang, ils le faisaient disparaître, car on ne laisse pas traîner ça […]. Il [ Victorien Salagnon, ancien officier parachutiste, personnage principal du livre ] me fit reconnaître ce signe qui parcourt l’Histoire, ce signe mathématique peu connu et pourtant visible, qui est toujours là, qui est un rapport, qui est une fraction, qui s’exprime comme suit: dix pour un. Cette proportion est le signe souterrain du massacre colonial” (p. 26-29).

La “nostalgérie” des pieds-noirs: une identité collective?

             L’identité française des pieds-noirs a été construite sur un mode volontariste. Par la République qui a naturalisé massivement les enfants des nombreux Européens non-français (Espagnols, Italiens, Maltais) qui s’étaient installés en Algérie et qui a accordé la nationalité française aux juifs en 1870. Par l’attachement à un statut civil et social et à un mode de vie qui les différencie radicalement des musulmans avec lesquels ils ne partagent rien: la guerre est venue en grande partie de leur refus d’octroyer à ces derniers les droits politiques qu’ils réclamaient. Aussi, quand de Gaulle, après le “Je vous ai compris” initial, commence à envisager l’autodétermination du peuple algérien (référendum de septembre 1959), l’incompréhension est-elle totale. L’OAS est l’une des expressions politiques de cette colère.

            930 000 pieds-noirs arrivent en France au cours de l’année 1962 [Vidéo 4: l’arrivée des pieds-noirs en France dans La Déchirure de Gabriel Le Bomin, 2012]. Au sentiment d’arrachement initial succède l’affirmation d’un authentique patriotisme. La nostalgie d’une Algérie sublimée [Diapo 26: la place du Gouvernement à Alger dans les années 1950], la disparition de tous les lieux de mémoire (les cimetières en particulier) conservent aux pieds-noirs une identité particulière [Diapo 27: couverture du volume 10 desCarnets d’Orient - Jacques Ferrandez]. Le soutien d’une partie des pieds-noirs au Front National part d’une frustration commune, née d’une immigration algérienne massive qui a pris valeur à leurs yeux de colonisation inversée. Le racisme colonial, sans lequel il n’y a pas de colonisation, est admirablement exprimé dans L’Art français de la guerre: “Quand elle va bien, la colonie permet à des gens très humains, très respectueux, habités des meilleurs sentiments du monde, de regarder avec gentillesse un petit peuple coloré auquel ils ne se mélangent pas. La colonie permet juste un paternalisme affectueux, assuré par le plus simple des critères: la ressemblance héréditaire. Voilà à quoi l’on parvient quand tout le monde y met du sien: bien s’entendre avec sa femme de ménage, et les enfants l’adorent, mais on l’appellera toujours par son prénom” (p. 603).

VI - L’impossible apaisement?

             La reconnaissance officielle à l’Assemblée Nationale, en 1999, du terme “guerre” relativement aux “événements” d’Algérie a semblé ouvrir une nouvelle époque dans les relations de la France avec son passé et avec l’Algérie. Le président Jacques Chirac inaugura quai Branly à Paris, le 5 décembre 2002, le Mémorial national de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, qui porte le nom des 23 000 militaires français et harkis officiellement tombés pour la France dans les combats d’Afrique du Nord [Diapo 28: le Mémorial du quai Branly]. La comparaison entre ce monument presque abstrait à force de discrétion et le gigantesque Maqam Al Chahid [Diapo 29: le Mémorial national des martyrs - Maqam Al Chahid], son pendant algérois inauguré pour le vingtième anniversaire de la fin du conflit en 1982, est révélatrice de la différence qui persiste entre une mémoire contrainte en France et la volonté algérienne de sacraliser un conflit fondateur.

             La première décennie du XXIème siècle fut placée sous le signe des contradictions. Une Année de l’Algérie fut organisée en France en 2003. En 2004 fut publié l’ouvrage écrit conjointement par les historiens Mohammed Harbi et Benjamin Stora et intitulé La Guerre d’Algérie (1954-2004): la fin de l’amnésie. La loi du 23 février 2005, dont l’article 4 évoquait “les bienfaits d’une colonisation positive”, sembla par conséquent un incompréhensible retour en arrière. Elle souleva un tollé chez les historiens et provoqua l’abrogation de l’article litigieux par le président de la République en janvier 2006.

            Mais la “guerre des mémoires” était relancée. Elle rebondit sur la question de la date à fixer pour commémorer la fin de la guerre. En 2003, le gouvernement institua une  commémoration officielle des Français morts en Algérie le 5 décembre, jour anniversaire de l’inauguration du Mémorial du quai Branly... De nombreuses associations d’anciens combattants, dont la principale, la FNACA, refusèrent de participer à cet hommage qui ne renvoie à aucun événement propre à la guerre d’Algérie. La date du 19 mars aurait pu être fédératrice. Proposée à l’Assemblée Nationale le 28 février 2006, elle fut rejetée au motif que les affrontements s’étaient poursuivis après cette date (fusillade de la rue d’Isly le 26 mars 1962, enlèvements et assassinats d’Européens à Oran le 5 juillet et massacres de harkis à partir de l’été 1962). Nouvelle illustration de la pluralité des mémoires françaises, qui s’oppose à l’unanimisme algérien: de l’autre côté de la Méditerranée, la fête nationale se confond avec la proclamation de l’indépendance, le 5 juillet.

              La question de la mémoire se déplaça à Perpignan en novembre 2007, quand fut inauguré le “Mur des victimes du FLN” en présence du secrétaire d’Etat à la Défense chargé des anciens combattants, Alain Marleix, qui dit souhaiter “une politique de mémoire assumée”… Nicolas Sarkozy était très attendu lors de sa visite d’Etat de trois jours en Algérie en décembre 2007. Le 5 décembre, il conclut l’un de ses discours en affirmant au sujet du système colonial: “Injuste par nature, il ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation” [Diapo 30: Nicolas Sarkozy regardant une carte de l’Algérie]. Des manifestations avaient été prévues pour marquer avec éclat en 2012 le cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie. La non-commémoration de cet événement, dans un contexte de campagne présidentielle française où l’immigration a pris la place de la mémoire de la colonisation, est symptomatique de la difficulté à faire sa place, de ce côté-ci de la Méditerranée à “un passé qui ne passe pas”.

 SOURCE : http://histgeo.discipline.ac-lille.fr/lycee/mise-en-oeuvre/mise-en-oeuvre-terminale/presentations-aux-collegues/les-memoires-de-la-guerre-d2019algerie-une-mise-au-point

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