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Michel Vincent compulsant ses albums de photos ramenées d'Algérie.

PAR CHRISTIAN TAFFIN

hazebrouck@lavoixdunord.fr

Michel Vincent a 77 ans. Il vit à Bailleul avec son épouse Jeannine, qui était sa fiancée quand il est parti au service militaire. Affecté d'abord au 3e régiment de génie à Charleville-Mézières, le 15 octobre 1955, il a rejoint le 15 avril 1956 le 19e régiment de génie à Hussein Dey, à 3 km d'Alger. Il ne peut pas deviner, alors, qu'il ne le quittera pas durant tout son service militaire. Lui qui rêvait de désert et qui s'est porté volontaire chaque fois qu'il le pouvait, il n'a jamais pu être affecté au Sahara. Il est resté dans la compagnie d'instruction : «  Comme on manquait de gradés, simple sergent j'étais responsable d'une section alors que, normalement, c'était un sous-lieutenant. » S'il ne servait pas dans une unité envoyée au combat, Michel Vincent a néanmoins connu la guerre, son cortège d'horreurs et ses dangers. « J'ai manqué d'y passer quatre fois avec les attentats et tout ça », glisse-t-il. Il faut insister pour lui faire raconter ce qu'il n'a jamais dit à ses propres enfants, comme beaucoup d'anciens combattants. Il préfère évoquer la chance qui l'a fait se trouver à un autre endroit que celui auquel il pensait se rendre quand la mort a frappé. Une fois, par exemple, il est descendu du bus dans un café qu'il connaissait pour voir si la chienne du patron avait mis bas. Il devait normalement se rendre près de la compagnie Air France, où il y a eu un attentat qui a causé de nombreux morts. Fataliste, il se dit encore aujourd'hui que ce n'était pas son heure. Pas plus que la fois où il n'est pas allé au restaurant avec des camarades qui ont essuyé une rafale qui a tué l'un d'eux.

Tout cela reste gravé dans sa mémoire : « Maintenant encore, quand j'entends parler d'un attentat, si longtemps après, je sens l'odeur de la poudre et du sang. » Son pire souvenir de ces années en Algérie, c'est quand il a dû faire partie du peloton d'honneur au lever du jour, lors de l'exécution d'un soldat du régiment de zouaves stationné dans la casbah qui avait tué six de ses camarades. Michel Vincent n'était pas dans le peloton d'exécution mais quand même, «  c'était terrible pour nous, alors pour lui... » Heureusement, il y a eu aussi de bons souvenirs. Comme dans la chanson de Serge Lama, il affirme que « c'était quand même un beau pays l'Algérie  ». Il se souvient surtout de la route reliant Hussein Dey à Blida. Il avait été désigné pour la patrouille du matin au ravin de la Femme Sauvage.

Ils étaient six dans le camion qui partait avant que le couvre-feu ne soit levé. Ils avaient alors le droit de tirer sans sommation. Après plusieurs passages près d'un bidonville, « le chauffeur me dit "ça bouge dans le fossé", je lui réponds "braque tout " et j'entends derrière des culasses que l'on arme. Je crie "ne tirez pas !" Un homme sort du fossé les mains en l'air. Je saute près de lui avec quatre sapeurs. Il ne parle pas le français et nous ne comprenons pas l'arabe. Sachant qu'il y a un interprète au commissariat d'Hussein Dey, nous l'y emmenons. L'interprète nous apprend que sa femme accouche avec difficulté et qu'il allait chercher la sage-femme. Résultat, nous sommes allés chercher la sage-femme, nous l'avons amenée au bidonville où elle a procédé à l'accouchement d'un garçon. Nous avons eu un accueil formidable dans le bidonville. Chaque fois que j'étais en patrouille, ils le savaient. Comment ? Ils me guettaient sur la route pour boire le thé à la menthe. Ils voulaient même me marier avec une fille de 14 ans pour 500 francs et cinq moutons ! » Près de lui, son épouse sourit de l'anecdote. Tout cela est bien loin des vingt et un mois passés en Algérie, mais pourtant encore bien présent dans l'esprit de Michel Vincent. Après, la vie normale semblerait presque banale. Une carrière au PACT de Lille puis pour créer le PACT des Flandres, un licenciement « au bout de trente-deux ans » et la reprise pendant sept ans du café-tabac de Saint-Jans-Cappel avant de revenir, à la retraite, dans la maison acquise à Bailleul en 1972. Des jeunes années en Algérie, il reste des albums de photos reliés en cuir avec des chameaux sur la couverture, comme la plupart des anciens combattants en ont ramenés. Des photos qui doivent se ressembler étrangement d'un soldat à l'autre. Des vues prises dans la chambre, à la fenêtre, sur une jeep ou lors de défilés. Des souvenirs en noir et blanc sur la pellicule, mais qui restent écrits en rouge sang dans les mémoires. 

 

La Voix Du Nord

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