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Cinquante  ans après la signature des accords d’Evian, un ancien appelé, Michel Tissier de Massey (Cher) nous fait revivre ses vingt mois plongé dans cette guerre que lui et ses camarades ne comprenaient pas.

« En Allemagne, pendant mes classes, on avait joué aux cow-boys et aux Indiens. Mais, à peine débarqués, on nous a donné une mitraillette et on s’est tout de suite retrouvés dans le bain. Cette fois, ça ne rigolait plus. C’était en janvier 1960 et je devais rester au final 28 mois dans une Algérie en guerre.

Nous étions des appelés, qui n’avaient pas conscience de ce qui se passait, des gamins de 20 ans, qui croyaient vivre une aventure. Mais au bout d’un mois à Tlemcen (ville à la frontière marocaine, ndlr), on a très vite compris. Je me rappelle mon baptême du feu, les fellaghas (rebelles algériens, ndlr) tiraient sans arrêt, et moi, je restais debout, pétrifié. Heureusement, un autre soldat m’a dit – je me souviendrais toute ma vie de sa phrase – : “Hé l’père, fais pas le con !“ et il m’a tiré dans son trou. Il m’a sans doute sauvé la vie.

J’ai frôlé la mort au moins à cinq reprises pendant cette guerre. Une fois, c’était lors du putsch des généraux (tentative de coup d’État fomentée par des généraux Algérie française en 1961 contre le gouvernement de Gaulle, ndlr), la police avait bloqué Alger, j’étais en permission et j’ai été obligé de coucher dans un hôtel de passe. Le matin suivant, je m’étais à peine éloigné de cent mètres de l’établissement que l’une de ses poubelles explosait ! J’ai eu beaucoup de chance. La guerre a fait 28 000 morts militaires, 70 000 blessés et je n’ai pas été du nombre. Pas comme mon copain Raymond, dont le camion a sauté sur une mine. Il a été enterré là-bas dans cette terre de sable, qui n’était pas la sienne.

La stupidité de l’armée ne nous aidait pas, non plus. Je repense encore à nos rondes nocturnes à vélo, sans lumière et sans frein pour ne pas se faire repérer. On partait à six et l’un d’entre nous montait de temps en temps la garde près des bicyclettes. Quand c’était mon tour, mon unique copine, c’était la trouille.

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Michel Tissier devant son four en terre

Il nous arrivait aussi de faire la sentinelle dehors, sans autre protection qu’un bouton de sonnette pour prévenir les autres si on était touché. Au fond, le plus juste, c’était dans le djebel (montagne en arabe, ndlr), où il n’y avait aucune différence entre les gradés et nous. On crapahutait ensemble et si on nous tirait dessus, les balles ne choisissaient pas leur victime. On risquait tous notre peau au même titre.

Mais l’Algérie, c’était aussi les rencontres. De très belles, comme avec Diane. Une chienne perdue que j’ai adoptée et qui ne m’a jamais quitté. J’ai réussi à la ramener en France quand j’ai été libéré. Aujourd’hui, elle est enterrée en Sologne à 40 kilomètres de chez moi et quand je suis dans le coin, je vais toujours la voir. Son seul défaut, plutôt gênant là-bas, c’est qu’elle ne supportait pas l’odeur du henné, elle en devenait agressive.

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Michel (2e en partant de la gauche) en patrouille avec la chienne Diane

J’ai même approché le général de Gaulle, en visite dans le camp. Je lui ai servi de sommelier parce que dans le civil j’étais… employé des postes. Une logique d’adjudant. Le problème, c’est que, par accident, j’ai inondé son paquet de cigarettes de vin.

J’avais aussi des contacts avec la population. Quand j’étais à Terny (village à côté de Tlemcen, ndlr), j’allais souvent prendre le thé à la menthe sous la tente de deux jeunes Algériens. Plus tard j’ai su que c’était des fellaghas, et qu’ils contrôlaient toute la région. Il y a eu aussi Djellali. Il avait été passé à tabac et enfermé dans un lavoir avec d’autres combattants. Je lui ai donné à boire, j’ai toujours considéré qu’il fallait traiter les prisonniers avec respect, et il s’en est souvenu. Finalement, il est resté au camp avec nous, il lavait notre linge, et il acceptait seulement d’être payé en bières. Après l’Indépendance, un de mes amis l’a retrouvé vendeur ambulant sur le marché de Perpignan.

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Ce sont les 50 ans des Accords d’Évian qui m’ont donné envie de faire un DVD. J’avais déjà vu des documentaires ou des films sur la guerre d’Algérie, mais ils ne reflétaient pas ce que nous avions vécu. Sans doute parce qu’ils étaient réalisés par des gens, qui n’y avaient pas participé directement. Et je pensais qu’il devait rester une trace de notre quotidien, de nos interminables parties de tarot comme des embuscades et de nos liens d’amitié.

J’ai encore des souvenirs intacts. Je me rappelle ce prisonnier passé à la gégène que j’ai transporté dans mon camion, de ces appelés se comportant comme des brutes. Je me souviens aussi qu’on ne savait pas à quoi servait cette guerre. J’ai même vu des soldats désespérés faire gonfler une boîte de conserve au soleil, dans l’espoir d’attraper une jaunisse en mangeant son contenu pour se faire rapatrier. J’ai pensé que si je sortais vivant de cette histoire, plus rien ne pourrait m’impressionner.

De retour en France, de nombreux appelés ont déprimé, moi, j’ai mis un peu de temps pour me réadapter. Heureusement, j’ai changé de métier. Je suis devenu chansonnier, la musique m’a énormément aidé. Aujourd’hui, il me reste un regret, celui de ne jamais être retourné en Algérie. »

DVD « Nos 20 ans en Algérie » de Michel Tissier, 62 minutes : 15 euros
Contact : 02 48 51 94 82

Propos recueilli par Béatrix Grégoire

 

Les souvenirs d'un appelé en Algérie

Cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, Michel Tissier, un Berrichon, sort un DVD dans lequel il évoque son service militaire dans le Djebel.

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Michel Tissier a rassemblé des anecdotes mais aussi des souvenirs poignants.

Nous n'étions que des gamins, sans aucune expérience de la vie. Pour moi, la guerre d'Algérie ce sont vingt-huit mois de jeunesse perdus et le souvenir de camarades morts là-bas. Originaire du sud de l'Indre, Michel Tissier réside à Massay, près de Vierzon (Cher). Ce retraité du monde artistique, amateur de blagues au sourire jovial, ne cultive pas un goût particulier pour la chose militaire et les exploits guerriers. Mais depuis des années, il nourrissait le projet de publier ses souvenirs sur cette période particulière de sa vie.

Plutôt qu'un livre de mémoires, il a opté pour un film, aujourd'hui édité en DVD et intitulé Nos 20 ans en Algérie, 1954-1962. « J'ai vu beaucoup de documentaires consacrés à la guerre d'Algérie ; aucun selon moi ne restituait le quotidien vécu par les centaines de milliers d'appelés du contingent qui, comme moi, ont effectué leur service militaire là-bas. On commémorera le 19 mars prochain les 51 ans des accords d'Évian qui ont conduit à la fin de ce qu'on appelait alors les événements et pas encore la guerre d'Algérie, c'était donc le moment. » Michel Tissier qui a déjà sorti un film voici une dizaine d'années, consacré à la Boisserie, résidence privée du général de Gaulle (que l'auteur a rencontré d'une façon singulière dans le Djebel…), s'est tourné vers une société de production de Vendœuvres. « La société voulait engager un acteur pour raconter mes souvenirs, j'ai refusé ; je me suis chargé moi-même d'écrire et évoquer devant la caméra le récit de ces vingt-huit mois. » Avant le tournage, Michel Tissier a ouvert sa boîte à souvenirs contenant quelque 400 photos, retrouvé ses décorations, des objets d'époque, et a fait appel à ses copains de régiment qui, eux aussi, témoignent sur cette période dramatique. « Ce n'est pas un film historique qui relate les causes et le déroulement de cette guerre, prévient l'auteur ; il a été tourné pour faire revivre les souvenirs de toute une génération et décrire ce que fut notre quotidien de jeunes soldats avec des anecdotes souriantes et aussi des moments difficiles. » Pendant une heure, le film de Michel Tissier reconstitue son périple, à partir du 1er juillet 1959, date de son entrée sous les drapeaux à Courbevoie, puis les classes effectuées en Allemagne. Le 13 janvier 1960, il embarque à Marseille sur le « Ville d'Oran » pour traverser la Méditerranée. « La veille, on nous avait donné un ticket pour aller au cinéma, je suis allé voir Certains l'aiment chaud, avec Marylin Monroe. En quittant la France, j'étais mélancolique mais totalement inconscient du danger qui nous guettait là-bas. »

" Pacification "

L'ancien appelé du contingent raconte ensuite la vie de son unité entre chaque opération : les parties de tarot, la bibine, les cigarettes « troupes » au goût âcre, les jours de courrier… Au sein du 6e Tirailleurs, Michel Tissier fut affecté dans le Djebel, à Tlemcen notamment, jusqu'à la quille tant attendue, en octobre 1961. « Nous étions là pour la " pacification " » commente-t-il, non sans ironie. Michel Tissier a vu la guerre et la mort de près, notamment lors de son baptême du feu où il est resté pétrifié quand le FLN a ouvert le feu sur sa patrouille, ou encore quand sa chienne, « Diane », a aboyé après avoir détecté à temps la présence de rebelles embusqués dans la nuit. Tous ceux qui, comme lui, ont vécu ces événements, se retrouveront dans ses souvenirs.

 

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