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Il y a cinquante et un ans, le peuple algérien accédait à l’indépendance. En juillet 1962, les journées de liesse ne furent entachées d’aucune violence envers les Français encore présents. Sauf à Oran, où des dizaines de pieds-noirs furent tués par la foule. Depuis un demi-siècle, les principaux récits de ce massacre ignorent les témoignages des Algériens.

Pierre Daum, journaliste, auteur notamment du livre “ni valise ni cercueil”, est allé enquêter sur place. Voici ce que cet envoyé spécial du Monde Diplomatique a publié dans l’édition de janvier 2012 du mensuel.


Voir en ligne : l’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962, par Fouad Soufi

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© Aurel

Chronique d’un massacre annoncé

ORAN, cinquante et un ans après. Le vieil homme ajuste avec habileté son beau turban immaculé. « Vous êtes sûr qu’il faut reparler de cela, soulever toute cette boue ? Cela fait si longtemps ! Ici, on préfère oublier. » Il y a plus d’un demi-siècle, cet homme – qui ne veut pas donner son nom – participa à la guerre de libération de son pays. Sous-officier de l’Armée de libération nationale (ALN) [1], il se retrouva souvent, mitraillette au poing, à combattre des soldats français. Même si, très pieux, il n’aime pas évoquer tous ces morts, il reste convaincu de la justesse de son combat d’alors. « Vous, vous êtes français, lance-t-il sur un ton provocateur. Vous ne saurez jamais ce que c’est que d’être considéré comme un bougnoule ! Et en plus, dans son propre pays ! » En revanche, à l’évocation de la journée du 5 juillet 1962 à Oran, à laquelle il a participé, son regard se brouille. « Même si j’ai tout fait pour arrêter la tuerie, cette journée reste une honte pour nous... »

Ce jour-là, l’Algérie tout entière fêtait son indépendance. Dès le petit matin, dans chaque ville, dans chaque village, des millions d’Algériens envahirent les rues, brandissant des milliers de drapeaux vert et blanc, dansant, riant, chantant. Les quatre cent mille Français encore sur place (sur un million avant la guerre), d’abord un peu inquiets, finirent pour certains par se mêler à la foule. Aucun incident, nulle part, ne fut relevé. Sauf à Oran. Dans la grande métropole de l’Ouest, où se trouvaient toujours cinquante mille pieds-noirs, aux côtés de deux cent mille Algériens, la fête se transforma soudain en tuerie. Pendant quelques heures, une chasse à l’Européen s’organisa, et des dizaines, voire des centaines d’hommes et de femmes furent massacrés à coups de couteau, de hache et de revolver.

Tout avait pourtant bien commencé. « C’était un jeudi, il faisait très chaud ce jour-là, se souvient M. Hadj Ouali, qui avait 18 ans à l’époque. Avec ma famille, nous habitions le quartier Saint-Antoine, mais l’OAS [2] nous avait plastiqués trois fois, et nous avions été obligés de déménager à Ville-Nouvelle, où ne vivaient que des Algériens. Ce matin du 5 juillet, tout le quartier est descendu au centre- ville, en direction de la place d’Armes. Soudain, un peu avant midi, on a entendu des coups de feu. Sans qu’on sache très bien d’où ils venaient, ni qui tirait, la rumeur est partie : “C’est l’OAS qui nous tire dessus !”  [3Tout le monde s’est mis à fuir, ça tirait de tous les côtés. Ensuite, on ne peut pas savoir ce qui s’est passé. Personne ne peut vous le dire. C’est pas possible ! Parce que vous êtes pris dans un engrenage, et quand vous vous réveillez... Il y a eu beaucoup de morts, c’est certain. » Quand on lui demande si lui-même s’est retrouvé à tuer quelqu’un ce jour-là, il esquive avec un rire crispé : « Ne me faites pas dire ce que je ne vous ai pas dit ! Non... Je vous dis que les gens étaient pris dans un engrenage, et puis... il s’est passé ce qui s’est passé... Toute cette histoire-là, il faut l’oublier... » On insiste. Qu’a-t-il vu là, au centre-ville, à partir des premiers coups de feu ? « J’ai oublié. » Long silence. « Ma mémoire s’est effacée. »

On n’obtiendra pas plus de cet homme, ni des nombreux Oranais rencontrés, qui ont assisté de trop près, voire participé, aux horreurs perpétrées ce jour-là contre les Européens. Certains, moins impliqués peut-être, ont accepté de témoigner, tel M. Rachid Salah, jeune instituteur à cette époque. « Un coup de folie, une foule hystérique qui ne se contrôle plus, l’explosion d’une rage accumulée..., je ne sais pas comment appeler cela autrement, tente de décrire l’ancien enseignant, devenu plus tard policier. A un moment, je me suis retrouvé sur l’Esplanade, à Ville-Nouvelle. Là, devant une foule hystérique, je vois un homme attraper un Français et lui ouvrir le ventre avec un couteau, sous les yeux de son fils. J’essaye d’empêcher le petit garçon de voir, et alors la foule se met à hurler contre moi ! J’ai vite déguerpi, je suis allé me réfugier chez ma copine, boulevard Paul-Doumer, à la frontière avec Plateau-Saint-Michel. De son balcon du premier étage, j’ai vu des petits groupes de quatre ou cinq pieds-noirs emmenés par des Algériens hystériques. Pas des soldats, pas des fedayins [4], non, juste des gens hystériques. »

Tous les témoins le confirment : tandis qu’une grande partie des manifestants rentrent précipitamment chez eux, d’autres restent au centre-ville, dans ces rues strictement européennes depuis de si longs mois, et se déchaînent contre n’importe quelle personne au faciès trop « français ». « C’est vrai que c’est horrible, mais on ne peut pas parler du 5 juillet sans parler de ce que nous avons subi avant, s’emporte M. Mokhtar Boughrassa, Oranais de 80 ans, pourtant toujours très posé. Moi, j’ai eu un beau-frère qui a été arrosé d’essence et brûlé vif, Plateau-Saint-Michel, rue Dutertre, en octobre 1961, lors d’une manifestation de pieds-noirs. C’est un cas parmi des milliers ! A partir de l’été 1961, tous les jours, à Ville-Nouvelle, nous avions des morts, abattus comme des lapins par des tireurs pieds-noirs postés en haut des immeubles proches de notre quartier. Et parfois, ils nous balançaient même des obus de mortier ! Un jour, ma fille devait avoir 3 ou 4 ans, elle marchait dans la rue, accompagnée par une voisine de 9 ans qui la tenait par la main. Celle-ci a été abattue par un type embusqué en haut de la rue Stora, Plateau-Saint-Michel, avec deux balles dum-dum. Elle est tombée, sa main dans celle de ma fille... »

La foule a laissé exploser sa rancœur, comme un abcès qui crève

M. Saddek Benkada a été maire d’Oran de 2007 à 2010. Avant cela, il s’est surtout illustré par ses travaux universitaires sur l’histoire de la ville pendant la période ottomane. En 1980, avec son collègue Fouad Soufi, il a entrepris de reconstituer ces derniers mois de la présence française à Oran. « On a du mal à imaginer la pression et les souffrances endurées par les Algériens d’Oran pendant l’année qui a précédé ce 5 juillet, explique M. Benkada. Certes, le Front de libération nationale [FLN] tentait de répliquer, mais le combat était complètement inégal. L’OAS, qui jouissait de complicités dans l’armée et l’administration, disposait d’un armement considérable, alors que les fedayins se partageaient un petit pistolet pour un groupe de cinq ou six. J’ai retrouvé la liste complète de tous les morts algériens à Oran entre le 1er janvier et le 30 juin 1962 : il y a eu 859 victimes musulmanes, contre une poignée de tués européens. Un événement particulièrement traumatisant fut l’explosion simultanée de deux voitures piégées, le 28 février 1962, sur l’Esplanade, au cœur de Ville- Nouvelle. Il y a eu 78 morts, sans compter les corps trop pulvérisés pour être reconstitués. C’était un soir de ramadan, des milliers de lambeaux de chair se sont répandus sur la foule très nombreuse. Le 5 juillet, c’est cette foule-là, continuellement agressée par l’OAS depuis un an, qui soudain a laissé exploser sa rancœur, comme un abcès qui crève [5]. »

« Maintenant, laissez-nous nous venger nous-mêmes »

Les autorités sont très vite débordées. Mais, d’abord, quelles autorités ? C’est là une des explications de l’ampleur du massacre. Car ce jour-là à Oran, ceux qui auraient dû maintenir l’ordre en ont été incapables. L’armée française, commandée par le général Joseph Katz, n’a plus le droit d’intervenir : depuis la proclamation de l’indépendance, le 3 juillet, elle se trouve en territoire étranger. Les ordres sont formels : interdiction de sortir des casernes ; c’est aux Algériens d’assurer l’ordre. Sauf que ces derniers n’ont pas encore eu le temps de s’organiser. De surcroît, ils sont minés par des conflits internes. Pendant la guerre, seuls les fedayins se battaient à Oran, organisés en une multitude de petits groupes, en principe rassemblés sous l’autorité de deux chefs : Si Abdelbaki, responsable de Ville-Nouvelle, et Si Abdelhamid, responsable de Lamur, Médioni, Victor- Hugo et Petit-Lac. Dans les faits, les contraintes de la clandestinité ont rendu très difficile l’exercice hiérarchique du pouvoir, et chaque groupe s’est peu à peu mis à fonctionner de façon autonome.

« La situation a empiré après le cessez-le-feu, le 19 mars 1962 : ceux qui n’avaient pas fait la révolution, les “marsiens” [en référence au 19 mars], sont soudain devenus de grands combattants !, s’indigne M. Mohamed Benaboura, torturé par l’armée française, incarcéré pendant quatre ans avant de devenir en 1961 responsable FLN de Derb, le quartier juif d’Oran. Le problème, c’est qu’ils sont devenus des voyous et des pillards. » « Le groupe le plus terrible, précise Soufi, était celui de Petit-Lac, commandé parAttou Moueddène, qui sombre dans le banditisme et le crime. A partir d’avril 1962, ce groupe attaque des voitures sur la grande route longeant son quartier, en assassinant les passagers. » A ce moment-là, l’ALN dépêche à Oran un de ses officiers, le capitaine Bakhti, appuyé par très peu d’hommes, pour prendre le contrôle des groupes de fedayins. Si Abdelbaki accepte de coopérer, mais pas Si Abdelhamid. A l’approche du 5 juillet, ce conflit d’autorité se double d’une tension politique : dans la lutte de pouvoir entre le duo Houari Boumediène–Ahmed Ben Bella [6] et les membres du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), le capitaine Bakhti choisit les premiers, et Si Abdelhamid les seconds.

« Bref, le 5 juillet, nous étions complètement dépassés, admet l’homme au turban, qui faisait partie de la garde rapprochée de Bakhti. Chacun a agi comme il a pu. Moi, j’étais sur le boulevard Clemenceau [en plein centre-ville], pour essayer d’empêcher la population musulmane hystérique de pénétrer plus avant dans le quartier européen. Derrière moi, quelques-uns de mes hommes, aidés par des civils algériens qui avaient gardé la tête froide, faisaient monter le maximum d’Européens dans des bus ou des voitures, pour les emmener vers la grande salle qui se trouve à l’entresol de la nouvelle préfecture, gardée par des policiers algériens en qui j’avais confiance. Ces gens-là ont pu être ramenés plus tard à leur domicile. » M. Benaoumer Moueddène, de son nom de résistant Si Omar, était le numéro deux des fedayins, après Si Abdelhamid. Il était aussi l’oncle d’Attou Moueddène : « Moi, j’étais devant le commissariat du quartier Saint -Antoine, rue de Tlemcen. Des Algériens nous amenaient des Européens que nous faisions entrer à l’intérieur du commissariat pour les protéger de la foule, qui essayait de s’en emparer avant qu’ils entrent. Les gens nous hurlaient dessus : “Vous n’avez rien fait pendant que l’OAS assassinait nos familles, maintenant, laissez-nous nous venger nous-mêmes !” » Selon Soufi, certains éléments de l’ALN n’ont pas hésité à tirer sans sommation sur des Algériens qu’ils voyaient maltraiter un Européen.

Aux environs de 14 heures, le calme revient peu à peu dans les rues du centre-ville. Mais quelque chose se passe à Petit-Lac. Une grande partie de la foule a reflué vers ce quartier strictement musulman, en périphérie sud-est de la ville. Un quartier qui se prolonge au sud par l’immense décharge publique d’Oran. M. Kader Benahmed avait 14 ans à cette époque. Avec une bande de copains, il est descendu le matin à la place d’Armes. Après les premiers coups de feu et la panique, les adolescents ont suivi la foule. « A Petit-Lac, tout le monde y allait. La foule était énorme. On a essayé de s’approcher de la décharge, mais les adultes nous faisaient fuir avec des pierres, pour qu’on n’assiste pas à l’opération. » Quelle opération ?

« Il fallait classer le dossier, trouver des coupables »

Aucun de nos interlocuteurs n’a vu quoi que ce soit. Mais tout le monde a entendu parler de la même histoire : des hommes de l’équipe d’Attou Moueddène auraient sillonné en voiture les quartiers européens périphériques, raflant au hasard des Européens pour les emmener en bordure de la décharge. Là, une dizaine de tueurs les auraient exécutés, avant d’enfouir leurs corps dans la décharge. « Non, ce n’est pas possible !, soutient l’homme au turban, le seul de tous ceux que nous avons rencontrés à avoir été présent à la décharge cet après-midi-là. Entre 15 heures et 19 heures, j’ai fait entre cinq et dix allers-retours à Petit-Lac. Le centre-ville était jonché de cadavres, il fallait trouver une solution. Le cimetière européen ? Dans quel caveau ? Quant à la morgue de l’hôpital, elle était déjà pleine. Ce n’est pas très joli à dire, mais on a choisi la décharge. Des groupes étaient chargés d’aller ramasser les cadavres et de les transporter à Petit-Lac. Là, deux bulldozers récupérés sur un chantier attenant ont permis de les ensevelir. » Combien de cadavres ont ainsi été enfouis ? En France, les pieds- noirs parlent de trois cent cinquante, huit cents, mille, certains même de cinq mille. « Même trois cent cinquante, c’est complètement exagéré !, poursuit le vieil homme avec vigueur. Tout l’après-midi, à chaque fois que j’arrivais à la décharge, je demandais à mes hommes combien ils en avaient ensevelis. Dix, cinquante, cent... A la fin de l’opération, il y en avait eu entre cent cinquante et cent soixante. »

Le soir même, alors que le calme est complètement revenu, le capitaine Bakhti, qui entre-temps a demandé officiellement au général Katz de l’aider à rétablir l’ordre, déclare que les coupables vont être châtiés. Mais quels coupables ? Une foule en délire ? Impossible de désigner des responsables. Attou Moueddène et sa bande constituent alors les coupables idéaux  [7]. Le soir même, le truand est arrêté avec quelques-uns de ses lieutenants. Trois jours plus tard, grâce à des renforts de l’ALN, Bakhti lance un vaste coup de filet dans les quartiers Victor- Hugo et Petit-Lac. Le 10 juillet, il peut convoquer la presse et présenter fièrement deux cents prisonniers. « Ils passeront devant un tribunal militaire. S’ils sont coupables, ils seront fusillés ! [8] »

En vérité, aucun procès n’aura lieu. Après avoir laissé les suspects en détention une quarantaine de jours, M. Ben Bella, qui a besoin de soutien dans sa lutte pour le pouvoir à Alger, ordonne leur libération. Quant au général Katz, il se contentera du nombre de morts trouvés à la morgue, et annoncé à la presse : vingt-cinq Européens et soixante-seize Algériens. Parmi ces derniers, certains furent peut- être tués par des éléments résiduels de l’OAS, ou par des Français qui tentaient de se défendre. D’autres ont été écrasés par les mouvements de foule, ou sont tombés sous les tirs de soldats français postés devant leur caserne, ou encore ont été exécutés sans sommation par les militants du FLN qui tentaient de sauver des Européens. Quoi qu’il en soit, alerté par la présence éventuelle d’un charnier à la décharge de Petit-Lac, Katz enverra un officier de gendarmerie vérifier, puis déclarera que ce ne sont qu’« allégations invraisemblables [9] ».

Comment est-ce possible ? « La France, il lui tardait de se débarrasser de ce bâton merdeux qu’était le problème algérien, répond tranquillement l’homme au turban. Il fallait classer le dossier, trouver des coupables, salam alaykoum !,et tout le monde s’en va ! Le vrai coupable, c’est une population prise d’hystérie collective, qui venait de subir cinq morts par jour pendant six mois. L’important, le 6 juillet, c’était d’arriver à la conclusion essentielle que ni le gouvernement algérien, ni l’ALN, ni le FLN n’y étaient pour quoi que ce soit, qu’ils avaient respecté les accords d’Evian, et qu’on pouvait s’engager dans la coopération. Là-dessus, les chefs de Katz comme ceux de Bakhti étaient d’accord. Pour cela, il ne fallait pas dire qu’il y avait cent cinquante morts... »

Au moment de mon départ d’Oran, l’ancien maquisard propose de m’accompagner à l’aéroport. La route longe le quartier de Petit-Lac. Comme nous sommes en avance, je lui demande s’il veut bien faire un détour pour me montrer l’endroit exact où furent enterrés les corps. Sans un mot, le vieil homme bifurque sur la droite, roule quelques centaines de mètres, puis immobilise son véhicule. Il me désigne alors un bout de terrain vague : « C’est là », prononce- t-il d’une voix nouée, les yeux soudain rougis. Il reste immobile, son turban défait.

Pierre Daum

Etudes biaisées, mémoire sélective

Le drame du 5 juillet 1962 à Oran reste peu connu en France, sauf parmi les rapatriés d’Algérie, qui en font un élément fondamental de leur mémoire. Souvent en instrumentalisant cette terrible journée pour justifier, a posteriori, l’impossibilité pour eux de « vivre avec les Arabes ». Dans les reportages sur les pieds-noirs revient régulièrement une phrase : « Après le 5 juillet à Oran, on a compris qu’ils ne voulaient pas de nous, qu’on devait partir ! [*1] » Or, depuis un demi-siècle, ne circule en France que leur version, alimentée par les récits terrifiés de ceux qui ont vécu cette journée – ou de ceux qui en ont simplement entendu parler : « J’ai mon cousin qui y était, il m’a raconté... »Au début des années 1980, la revue pied-noire L’Echo de l’Oranie entreprit un important travail de collecte de cette mémoire, publié dans un ouvrage en trois volumes,L’Agonie d’Oran, sous la direction de Geneviève de Ternant (éd. Gandini, Nice, 1985-2001)  [*2].

Les seuls historiens à avoir travaillé sur le sujet, Jean Monneret et Jean-Jacques Jordi [*3], ont ceci de particulier d’être tous les deux non seulement nés en Algérie, mais idéologiquement marqués par la défense des pieds-noirs, considérés comme les éternelles victimes du Front de libération nationale (FLN), des « Arabes », du général de Gaulle, des médias, etc. Leurs travaux s’appuient essentiellement sur des récits de pieds-noirs et sur les archives militaires de l’armée française.

Aucun ne semble avoir songé à se rendre en Algérie afin de confronter ses sources aux témoignages des Algériens. Il en résulte des études tronquées, pleines de fausses interprétations, et systématiquement orientées vers la théorie selon laquelle les pieds-noirs ont été obligés de partir, car c’était « la valise ou le cercueil » [*4]. Or, après deux semaines de fuite affolée, les départs des Français d’Oran ralentirent considérablement. « Dès août, le sentiment de sécurité était totalement revenu », se souvient M. Guy Bonifacio, qui n’a jamais quitté sa ville natale. En 1965, Oran comptait encore plus de vingt mille pieds-noirs.

Pierre Daum

Notes

[1] L’ALN constituait le bras armé du Front de libération nationale (FLN), principal mouvement indépendantiste algérien.

[2] Créée en février 1961, l’Organisation armée secrète (OAS) regroupa pieds-noirs et militaires dans un combat terroriste en faveur de l’Algérie française. On estime à plus de trois mille le nombre de victimes musulmanes de l’OAS.

[3] Comme le précise Fouad Soufi, « même si les cadres de l’OAS avaient fui en Espagne fin juin, personne n’a jamais prouvé qu’il ne restait pas des membres de l’organisation à Oran le 5 juillet ». Quant à la population européenne et juive en général, « elle avait, dans sa grande majorité, approuvé les actions de l’OAS ». Cf. Fouad Soufi, « L’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962 », colloque de 2002, Paris, consultable sur ce site.

[4] Les fedayins sont les résistants des villes ; les moudjahidins, les combattants des campagnes et des montagnes.

[5] Cf. Saddek Benkada, « Le retour à l’événement : la réinscription mémorielle de la journée du 28 février 1962 à Oran », colloque de l’université de Skikda, 2008, www.univ-skikda.dz

[6] Chef de l’état-major de l’ALN, Houari Boumediène devient vice-premier ministre du premier gouvernement de l’Algérie indépendante, en septembre 1962, avant de se retourner contre le président Ahmed Ben Bella lors d’un coup d’Etat, en juin 1965.

[7] Dans la mémoire oranaise, Attou Moueddène incarne le personnage du tueur répugnant, incarnation facilitée par son métier d’égorgeur aux abattoirs de la ville. Il est décédé à Oran le 10 septembre 2011. Si Abdelhamid est mort le 28 septembre 2011 dans un hôpital parisien.

[8L’Echo d’Oran, 12 juillet 1962.

[9] Joseph Katz, L’Honneur d’un général, Oran 1962, L’Harmattan, Paris, 1993.

[*1Cf. Gilles Pérez, Les Pieds-noirs. Histoires d’une blessure, 156 minutes, première diffusion sur France 3 le 18 novembre 2006.

[*2] Auxquels s’ajoutent deux autres recueils de souvenirs : Gérard Israël, Le Dernier Jour de l ’Algérie française, Robert Laffont, Paris, 1972, et Alain-Gérard Slama, « Oran, 5 juillet 1962 : le massacre oublié », L’Histoire, n° 231, Paris, 1999.

[*3] Jean Monneret, La Tragédie dissimulée. Oran, 5 juillet 1962, Michalon, Paris, 2006, et Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat, Soteca, Paris, 2011.

[*4] Pour une étude critique de cette théorie, cf. Pierre Daum, Ni valise ni cercueil. Les pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, Actes Sud, Arles, 2012.

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