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Janvier 1960. Je vais partir en Algérie. Deux ans et demi, trois peut-être, quasiment le temps que je viens de passer à l’université. Une bagatelle en comparaison des cinq années que nos camarades portugais sont priés de consacrer à la défense des forêts angolaises. Il est vrai qu’elles sont lusitaniennes depuis quatre siècles, pas cent trente ans comme les départements algériens !

Marc Bressant 

Je vais partir en Algérie. La prise de la smala d’Abd el Kader, ainsi que l’intéressé a bien voulu en convenir, a scellé le destin de ce coin d’Afrique. Et cent ans plus tard, Ferhat Abbas lui-même, après avoir erré dans les cimetières d’Alger la blanche, l’a reconnu : il n’a pas trouvé de patrie algérienne.

Je vais partir en Algérie. Asséchés par les colons, les marais de la Mitidja ont été transformés en riches terres à blé, des routes sillonnent tout le territoire, les villes côtières sont magnifiques. Européens et Arabes confondus, les Algériens ont apporté une contribution irremplaçable à la victoire de 14-18 et à la libération de la France en 44-45. À travers le Père de Foucault, nous nous sommes appropriés, enfants, l’immense désert qui marque la frontière méridionale de notre pays. Par les yeux de Camus, elle, est un fécond creuset de peuples méditerranéens réunis dans les plis du drapeau bleu blanc rouge.

Je vais partir à la guerre en Algérie. Bien sûr, depuis 1955, des attentats cruels ont ensanglanté campagnes et villes de ce coin de France, mais grâce à l’Armée et au contingent, l’ordre est en train de revenir. Le dernier quart d’heure, répètent les autorités, est maintenant à portée de mains. Encore un effort, vous qui allez prendre la relève de vos camarades, et ces événements ne seront plus qu’un mauvais souvenir.

Je vais partir à la guerre en Algérie. Du reste, comment ne pas partir en Algérie ? L’armée des citoyens est l’une des conquêtes de la Révolution, l’un des principes sur lesquels s’est bâtie la République. Prendre sa part à une épreuve nationale ne se discute pas. Pas plus aujourd’hui qu’en août 14 même si, cette fois, les chansons ne sont pas au rendez-vous, ni les rosés au canon. Pourtant nous avons été nombreux, dans nos classes d’âge, au moins parmi les étudiants et les militants des partis politiques et des syndicats, à avoir manifesté contre la guerre d’Algérie. Quelques-uns d’entre nous ont même apporté une aide à des Algériens engagés dans ce que les journaux appellent la rébellion. De là à ne pas accomplir son devoir de citoyen, il y a un fossé qu’il n’est pas question de franchir.

Je vais partir à la guerre d’Algérie. Sans illusion sur le bien-fondé et le résultat de l’entreprise. Pas besoin d’avoir une ouïe particulièrement subtile pour entendre un peu partout clamer qu’il est grand temps pour la France de quitter l’Algérie en ces temps de décolonisation généralisée ! C’est ce que nous répètent sur les bancs de la fac nos camarades d’outre-mer qui ne sont pas tous des arrivistes ou des ennemis. C’est ce qu’à la tribune de l’ONU déclare un nombre de délégations qui croît chaque année. Plus gravement nous avons bronzé, adolescents, sur les plages de Tipasa en dévisageant les canoës remplis de beaux corps bronzés.

Je vais partir en Algérie. Le Maroc et Tunisie étaient des protectorats appelés un jour à voler de leurs propres ailes. L’Algérie, encore, c’est ce que nous disent pas mal de ceux de notre âge qui rentrent d’Algérie. En parlant de la guerre qu’ils ont faite, ils affirment l’impossibilité de gagner face à une population dont la majorité, prise dans la spirale de la violence et de la répression, bascule inexorablement du côté de ceux d’en face.

Je vais partir à la guerre d’Algérie. Depuis que je suis étudiant, pas un jour où cette perspective et la batterie de questions qu’elle met en branle n’aient affleuré en moi. Comme autant de bulles menaçantes à la surface du quotidien. De preuve concrète de cette obsédante familiarité, je n’ai rien retrouvé tant d’années plus tard sinon une lettre familiale écrite précisément à la veille de l’embarquement pour Alger :

Vingt-quatre heures de train avant d’arriver au petit matin à la gare Saint-Charles. À travers Marseille désert, les camions nous ont déposés au centre de transit Sainte-Marthe. Marrant qu’il faille mobiliser tant de Saints pour nous préparer au grand saut !

Après-demain, départ prévu pour Alger. Nous allons embarquer sur un rafiot qui, aux dires des spécialistes, est le plus pourri de tous ceux qui font la traversée. Une nouvelle fois vingt-quatre heures à être enfermé ! En cale pour changer, avec juste un coin de pont pour aller respirer. Ou vomir pour ceux qui préfèrent.

Sorties supprimées car la semaine dernière, nos prédécesseurs ont tout cassé dans un des bouibouis de la ville. A Alger, on se rattrapera, a lancé un petit malin avec un gros rire gras. Les jeux de cartes ont été sortis des paquetages. Au choix, belotes plan-plan, ou, pour les baroudeurs, poker menteur. Depuis le départ, pratiquement pas une conversation sur la guerre qui nous attend là-bas ! Pour en dire quoi, il est vrai ? Pas évident de lire tout seul dans son coin. Il a fallu que j’explique que j’avais la crève.

  • Profite, m’a dit un grand rouquin avec qui j’ai sympathisé dans le train. Une fois au terminus, on n’aura plus le temps ! ».

Plus le temps, plus l’envie sans doute non plus. Le moral, vous le voyez, est au beau fixe comme le ciel qui nous attend là-bas. 

Cette lettre d’enfant sage, c’est ce qui me reste des dernières heures passées en métropole avant le transfert de l’autre côté de ce qu’on appelait alors la « grande bleue ». Et après les quatre mois censés nous avoir appris à faire la guerre dans l’une de ces joyeuses casernes qui quadrillaient la France en ces temps lointains.

Ça y est. Cette fois, je suis en train de partir vers l’Algérie. En observant le château d’If qui s’éloigne, - si, si, je t’assure, mec, c’est le château de Monte Christo !- se faufile un étrange soulagement à l’idée de sortir de cette interminable attente qui depuis si longtemps barre totalement l’horizon. Mieux vaut être dans le cauchemar que sur le point d’y basculer.

Impossible de comprendre aujourd’hui comment, entre 1956 et 1962, deux millions de jeunes Français « partirent en Algérie » vivre deux ans de leur vie. Et pour trente mille *(PS) chiffre arrondi* d’entre eux la perdre.

Au tout début, il y avait bien eu des manifestations contre la participation Rappelés à la nouvelle guerre coloniale, quelques grèves, des trains bloqués, des gares saccagées. Réprimé avec vigueur, sans soutien actif de l’opinion et des forces politiques, le mouvement s’essouffla vite. Il faut se souvenir que le Parti Communiste, 25% de l’électorat, avait voté les pouvoirs spéciaux en Algérie au gouvernement socialiste Guy Mollet, et était hostile à l’insoumission préconisée par une poignée de militants d’extrême gauche, au prétexte que le mouvement insurrectionnel algérien était nationaliste et non pas révolutionnaire.

En sept ans, on compta tout au plus quelques milliers d’objecteurs de conscience ou de déserteurs réfugiés en Suisse ou ailleurs. Globalement la noria entre la métropole et l’Algérie fonctionna sans à-coups. Chaque jour tout au long de cette période, le Ville d’Alger, l’El Mansour et autres bâtiments aux silhouettes de vacances déversèrent à Alger, Oran ou Bône leurs contingents de jeunes types originaires de Lorraine, d’Aquitaine ou d’Ile de France. Plus de mille par jour, le double si l’on tient compte des permissionnaires.

Engoncés dans leur uniforme trop froid ou trop chaud selon les saisons, ne sachant comment transporter le boudin de leur paquetage, ces garçons de vingt ans firent en somnambules leurs premiers pas sur la terre algérienne. La plupart n’avaient pas idée des raisons de leur présence ici. Une seule certitude : ils en auraient pour un sacré bout de temps à rester dans ce coin d’Afrique, avec juste une permission au milieu.

Face à cette sombre perspective, comme un seul homme ou presque, ils marchèrent comme on voulait les faire marcher. Certes, les gendarmes débusquaient les mauvais coucheurs qui étaient expédiés vite fait dans les bataillons disciplinaires. Bien sûr, l’attachement à un drapeau bleu blanc rouge flottant aux quatre coins de la planète était une réalité vivante chez ’beaucoup des appelés, qui en avaient bu le lait au sein de leur mère et qui avaient reçu de leurs enseignants toutes les piqûres de rappel prévues par la République.

Mais on ne comprend pas, un demi-siècle plus tard, ce qui se passait dans les têtes, si on néglige un fait essentiel : pour les générations qui avaient alors vingt ans, partir à la guerre, partir à la guerre en Algérie, partir à la guerre n’importe où, était une sorte d’évidence biologique. Papa était parti à la guerre, grand-père aussi, et si loin qu’on pouvait remonter dans son arbre généalogique, tous les aïeux ou presque. La vie était simple : l’enfantement pour les femmes, la guerre pour les hommes.

De ces rendez-vous réguliers avec l’Histoire, beaucoup n’étaient pas revenus, les chroniques familiales et les monuments élevés dans chaque village de France et de Navarre -et d’Algérie...- étaient là pour le rappeler en permanence aux vivants. L’impôt du sang : l’expression pour tout un chacun était si naturelle, si pleine d’évidence !

Dans le cas de l’Algérie, le mot « guerre » était interdit de séjour : il s’agissait de maintien de l’ordre dans des départements qui étaient français depuis cinq générations, les Savoyards et les Niçois n’avaient qu’à bien se tenir. Nul ne niait que se déroulaient en Algérie des événements, des événements graves même, mais la situation était en train de redevenir normale du fait de l’intervention déterminée de nos troupes, et elle le resterait grâce aux réformes radicales enfin décidées par le gouvernement : le droit de vote pour tous, l’ambitieux plan de développement économique et social de Constantine...

Les garçons qu’on expédiait sur l’autre rive de la Méditerranée n’entraient pas ,„ dans ces subtilités sémantiques. Ils savaient parfaitement, parce que les journaux le racontaient et en publiaient des photos, que des appelés comme eux étaient tués dans des embuscades sur les routes du Constantinois ou dans les gorges de Kabylie. Un par un, ou bien parfois, une section entière, comme à Palestro le 19 mai 1956. Toujours seul quoi qu’il arrive !

« Ceci n’est pas une guerre ». Magritte en aurait peint un tableau convaincant. Au moins aurait-on pu nous autoriser à parler de « drôle de guerre », mais l’expression était déjà prise.

Cet usage de la langue de bois importait aux politiques incapables d’affronter une situation qu’ils avaient laissé pourrir. Il fallait rassurer et canaliser l’opinion publique, en métropole comme en Algérie. Pour les appelés, en revanche, comme pour les militaires d’activé, c’était la guerre, un point c’est tout. Qu’on n’ait pas le droit de le dire rajoutait au sentiment d’irréalité qui colorait de bout en bout cet interminable séjour en Algérie !

Les Allemands étaient nos ennemis, c’était clair. A peu près clair en tout cas. Ils nous avaient volé l’Alsace-Lorraine et ils voulaient continuer. Aux Algériens, en revanche, nous n’avions rien à reprocher. Au départ, Abd el Kader s’était montré chevaleresque. Contrairement à Henri IV avec son panache, il n’était pas parvenu à rallier la population d’alors à son burnous blanc. Beau joueur, il s’était incliné devant les vainqueurs et était parti s’installer à Damas.

Par la suite, en 14-18, et puis surtout, après la honte de 1940, les Algériens avaient beaucoup aidé la métropole. Ça, on nous le rappelait à tout bout de champ : contrairement à ce qu’on entend dire aujourd’hui, les anciens combattants indigènes étaient sans cesse mis en avant, dans les défilés, dans les discours et les manifestations officielles. Et c’était même l’un des motifs d’indignation dans la presse et l’opinion publique que ceux qui avaient eu l’honneur et le bonheur de combattre dans nos armées, à commencer par l’adjudant Ben Bella, aient pris la tête de la rébellion.

Des colons - qu’on n’appelait pas encore les pieds-noirs - nous ne savions pas grand-chose. Qu’ils étaient eux-aussi beaucoup morts pour la patrie. Qu’ils étaient plutôt sympathiques, mais terriblement racistes, plus encore que les Français de France. Qu’en dehors de quelques-uns pleins aux as, la plupart vivotaient sur le plan financier. Qu’ils provenaient de toute l’Europe méridionale et bien souvent ne connaissaient pas la métropole. Qu’ils avaient le soleil, la mer, des villes et des paysages superbes, et l’accent qui allait avec.

Cette guerre, là-bas de l’autre côté de la Méditerranée, c’était largement leur faute. À force de tutoyer et de rudoyer les Arabes, à force de repousser les réformes et de refuser mordicus l’égalité politique, ils avaient créé une situation qui expliquait la révolte et rendait quasiment impossible toute issue pacifique.

Mais c’était au moins autant la responsabilité des gouvernements successifs qui avaient été incapables d’imposer les réformes indispensables et d’offrir enfin un avenir digne de ce nom aux Arabes, 90% de la population.

Quant à l’Armée, elle voulait sa revanche, après tant de défaites depuis 1940, tant de chefs incapables ou indignes et la fin tragique de la guerre d’Indochine. Imprégnés des écrits d’Ho Chi Minh et de Mao sur la guerre révolutionnaire, des officiers, nombreux, décidés, s’étaient juré de gagner coûte que coûte cette guerre-ci.

S’ajoutait au tableau l’obstination des dirigeants du FLN qui refusaient tout dialogue avec la France, éliminaient sans pitié les autres composantes nationalistes et étaient prêts, quel qu’en soit le prix pour les populations, à poursuivre le combat jusqu’à un triomphe total effaçant cent trente ans de présence française.

De toute façon, ces histoires n’étaient pas vraiment nos affaires, malgré la propagande officielle qui répétait que, sans l’Algérie, la France s’écroulerait. Pourquoi consacrer les plus belles années de notre jeunesse à ce qui nous concernait si peu ?

D’où ce mélange de résignation et de fureur qui nous habitait en partant vers l’Algérie.

N’empêche, nous y sommes partis. Et, il faut loyalement le reconnaître, nous en sommes même revenus. Du moins pour 99,3% d’entre nous. Dans quel état, c’est une autre question.


Ayant montré ces pages à une poignée de lecteurs, l’un d’entre eux me reprocha de n’avoir pas évoqué l’autre face de ce séjour outre-méditerranée : le retour en métropole. Service fait, comme disent les comptables publics.

Partir d’Algérie ! Un vrai sujet effectivement, que, pour lui marquer mon amicale considération, je vais tenter d’aborder.

Au préalable, une typologie sommaire des différentes situations concrètes vécues par les appelés entre 1956 et 1962. Pour faire bref, trois cas de figure qui n’ont pas grand-chose à voir :

  • la majorité sans doute des appelés ont fait en Algérie un service militaire assez semblable à celui qu’ils auraient accompli à Maubeuge. Ou, disons pour être plus exact, à Montpellier. Basés dans les villes ou dans des campagnes pacifiées, ils se trouvaient sur des créneaux qui les mettaient peu en contact avec la guerre en cours : entretien des matériels, transmission, intendance, services de Santé, garde d’installations militaires ou civiles, etc.
  • d’autres, moins nombreux, ont été affectés dans des unités opérationnelles. Ceux-là ont vécu l’angoisse des combats, la douleur physique, la mort des copains et celle des ennemis, la violence des ratissages menés par l’armée et des coups de main lancés par l’ALN. Souvent, ils ont vu l’horreur de la torture et des exécutions sommaires, voire y ont participé.
  • un certain nombre, enfin, chargés de missions de nature principalement civile, ont vécu en contact plus ou moins étroit avec la population. Dans le contexte de la « pacification », ils étaient chargés d’activités d’enseignement, de santé, d’assistance technique, agricole ou administrative. Malgré les difficultés de l’heure, beaucoup de ceux-là avaient l’impression de découvrir un monde nouveau et d’aider leur prochain à survivre, voire à mieux vivre aujourd’hui et peut-être demain.

Si la fin du service, la fameuse quille, provoquait chez tous le même soulagement, le départ d’Algérie n’avait évidemment pas la même signification pour les uns et pour les autres.

Ceux qui avaient réparé les camions, fait marcher les transmissions ou gardé les dépôts d’essence, retenaient de leur séjour l’interminable absence loin du cadre familier, l’ennui, le caporalisme, bref tout ce qui reste d’un service militaire banal, avec en prime dans leur cas le soleil, le dépaysement et quelques images qui avec le recul se tenaient prêtes à prendre des couleurs presque pimpantes.

Chez les combattants, l’état d’esprit en fin de course variait du tout au tout suivant les individus. Pour quelques-uns, c’était la nostalgie du baroud, de l’aventure, voire de la violence ou du carnage. Pour d’autres, la conviction d’avoir accompli un dur devoir et l’envie d’oublier au plus vite. Pour certains, enfin, le dégoût et la haine de ce qu’ils avaient vu faire ou fait, un traumatisme qui n’était pas près de passer et conduirait quelques-uns à la folie ou au suicide.

Dans la troisième catégorie, enfin, les démobilisés partaient avec des sentiments contradictoires. D’abord et surtout, bien sûr, le bonheur d’en avoir fini, d’être vivant, mais aussi une certaine difficulté à quitter un monde où ils avaient vécu une expérience forte. Pour la première fois de leur vie, ils avaient eu à affronter des problèmes concrets et, plus ou moins maladroitement, en fonction de leur personnalité et de leurs savoirs, y avaient apporté des solutions. Ils avaient été en contact avec des gens inconnus, de vrais « étrangers », avec qui, plus souvent qu’on imagine, des relations cordiales, affectives voire amicales s’étaient tissées. Ces gens, qu’allaient-ils devenir dans la guerre qui s’éternisait, puis dans la paix qui finirait bien par venir ? Comment allaient se conduire avec eux les camarades qui allaient prendre le relais, que feraient demain ceux d’en face s’ils accédaient au pouvoir ? Questions d’autant plus pressantes et angoissantes que nous savions que nos interlocuteurs arabes avaient pris de vrais risques en s’affichant avec nous, même s’ils avaient souvent obtenu des assurances de l’autre côté.

Sur ce point précis, s’agissant des harkis et assimilés, nous pensions, dramatique enfantillage, qu’ils n’avaient pas de souci à se faire : la France grande et généreuse ne les abandonnerait évidemment pas si le vent tournait... Mais les autres, tous les autres, les enseignants, les infirmières, les moniteurs agricoles, ceux qui avaient accepté un poste dans une municipalité, une association ou une coopérative ?

Bon, ça y est : j’ai définitivement basculé de l’autre côté du miroir en bifurquant sans y prendre garde de la troisième à la première personne... A moi de tenter d’expliquer mon état d’esprit personnel quand j’ai repris le bateau à Oran pour retrouver à Marseille le centre de transit Sainte-Marthe et la gare Saint-Charles !


Janvier 1962, donc, trois mois avant les accords d’Evian : je pars d’Algérie. Personne n’imagine que la fin est si proche et à quel point elle va se révéler sanglante.

Impossible de nier en prenant congé que, malgré les circonstances, j’ai aimé profondément ce pays où j’étais arrivé si plein de rage. Les paysages, bien sûr, les odeurs, les levers de soleil, le bruissement des feuilles et des insectes dans le fond des oueds, la musique de la langue arabe. Mais aussi la complicité des regards autour des braseros où chauffaient les bouilloires, les conversations plus ou moins chaotiques sur ce que les uns et les autres, on mangeait, on fêtait, on chantait, on racontait le soir aux enfants... Quitter ce monde, le premier que je découvrais après celui où j’avais douillettement mariné pendant vingt ans, a été un déracinement dont j’ai eu du mal à me remettre.

Plus paradoxal encore : j’ai eu un certain bonheur à passer des mois interminables dans le coin de montagne pourri où l’on m’avait expédié. J’étais arrivé avec l’idée qu’à terme au moins, l’indépendance était inéluctable, et ce que j’ai vu sur place m’a conforté dans cette opinion. Et pourtant au fil des jours, j’ai eu la conviction, la prétention insensée, de penser que ce que je faisais à longueur de journée, ne serait-ce qu’en nouant ou en renouant patiemment le dialogue avec les gens alentour, n’insultait pas le présent et d’une certaine façon préparait l’avenir quelque direction qu’il prît.

Bon, il est temps d’arrêter ! Mon expérience personnelle, dont j’ai tenté de rendre compte dans un roman paru en 2009, La Citerne La Citerne, est trop particulière pour qu’on en tire beaucoup d’enseignements sur ce que signifiait « partir d’Algérie ».Je suis, en effet, arrivé dans ce pays dans les derniers temps de la guerre. Le territoire était largement « pacifié » suite au succès qu’avaient été sur le plan militaire les grandes opérations lancées par l’Armée en 58 et 59. La « fraternisation » à laquelle certains avaient pu croire en mai 1958 n’était plus qu’un souvenir. Par ailleurs, le général de Gaulle venait de tracer des perspectives à peu près claires pour l’avenir en annonçant l’autodétermination, autant dire à terme, compte tenu des données démographiques, l’indépendance.

Comme la plupart des diplômés de l’université, on m’avait envoyé à Cherchell, spectaculaire machine à former mille officiers de réserve par an. À la sortie, j’avais été affecté dans les SAS : les Sections Administratives Spéciales. Créées sur le modèle des bureaux des affaires indigènes imaginés par Lyautey pour le Maroc, ces structures mi-militaires, mi-civiles étaient chargées d’administrer et de développer les zones rurales et d’y maintenir l’ordre. Des entités au sein desquelles, quand on était officier en charge d’un secteur, on bénéficiait d’une grande autonomie d’action et de la possibilité d’infléchir les événements dans le sens qu’on estimait juste. Bref, un destin de fils de prince, alors que, pour le dire vite, la plupart de ceux de ma génération n’avaient droit en général qu’à la boucler.

Je peux donc juste dire ceci, qui ne concerne que moi : je suis parti d’Algérie soulagé d’en avoir fini, mais malheureux et inquiet de quitter un pays que j’avais aimé et qui en était venu à me concerner si fortement. Avec le sentiment étrange d’abandonner la partie au moment précis où la situation s’assombrissait encore un peu plus depuis l’apparition de l’OAS. Et la peur au ventre pour le destin de tous ceux avec qui j’avais essayé de poser des jalons pour la suite. Sur ce point, au moins, l’avenir ne m’a pas démenti.

 

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