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PAR VICTOR SAISON-WILLOT

lambersart@lavoixdunord.fr

« Je ne suis pas encore guéri de ce qui m'a atteint... » Le ton est clair, la phrase crue. À 75 ans, Pierre Verhasselt réside à Marcq-en-Baroeul, dans le quartier des Hautes-Loges. Comme deux millions de jeunes Français, il a effectué une partie de son service militaire en Algérie, « alors en proie à l'insurrection du Front de libération national (FLN). » Pour ne pas oublier, Pierre a écrit un bouquin. Son bouquin. « Pas pour moi, plus pour ma famille. Pour qu'ils sachent ce que j'ai vécu là-bas.»

Alors il a fouillé sa mémoire. « Il y avait des choses dont je me rappelais très bien, d'autres que je confondais, ou que j'avais oubliées. » Finalement, ce sont les lettres envoyées, chaque jour ou presque, à Thérèse, sa fiancée qui deviendra sa femme, qui procurent les meilleurs témoignages.

Flash-back, donc. La France d'avant, les années cinquante. Pierre a 22 ans, il sort de l'EDHEC (une école de commerce) à Lille. «  Et puis un jour, il a fallu y aller, c'était comme ça. » Le jeune homme part en Algérie, sans opinion particulière : «  Tant que je ne sais pas, je ne dis pas. Je voulais voir avant de parler. » Et il voit : la guerre, les embuscades, les violences des deux côtés, les attentats aveugles... Surtout, il voit les Harkis, ces combattants algériens qui avaient choisi la France face au FLN, et qui seront abandonnés à leur sort lors du départ des Français. « Une plaie qui saigne. J'en avais huit sous mes ordres. Quelques années après mon retour, par le plus grand des hasards, j'en ai croisé un, devant la gare de Roubaix.

Après quelques accolades, je demande des nouvelles des autres. Trois étaient en France, un avait disparu. Les trois autres étaient morts égorgés, les parties génitales dans la bouche. Ils avaient été mis à mort le jour ou ils n'avaient plus eu d'argent pour payer le FLN... » Sur la torture. « Je n'en ai pas vu, mais c'est vrai qu'il y en a eu. Tout le monde le savait. » Sur l'issue du conflit non plus, Pierre n'est pas dupe : « L'Algérie française, je savais que c'était terminé. On parlait déjà de référendum, d'autodétermination. Et puis c'était le sens de l'Histoire... » Une lucidité de bon augure, surtout que Pierre conserve des attaches de l'autre côté de la Méditerranée. Son fils s'est marié avec une Algérienne et il y a été invité en 1989. « Je n'y suis pas allé. Trop de rancoeur. » Le récit qu'on lui a rapporté du voyage ne lui a guère fait regretter. « Le groupe a été conduit dans une ancienne ferme, que le guide local a présentée comme le lieu où les prisonniers étaient "liquidés". Manque de bol, c'était la caserne dont je m'occupais. Et je peux vous assurer que les seuls qu'on a égorgés, là-bas, c'était des moutons, pour les méchouis. » Pierre ne supporte pas l'idée de repentance, et si excuses il doit y avoir, alors elles doivent être bilatérales : « Si la France s'excuse seule, je ne l'accepterai jamais. Vous savez, j'ai vu des choses dont je n'arrive même pas à parler. » Le ton se fait plus las. Les larmes ne sont pas loin, la colère, longtemps renfermée, gronde toujours en lui. « Je ne suis pas encore guéri de ce qui m'a atteint... » Pierre s'arrête, marque une pause, se souvient. Et conclut : « Et, sans doute, je ne le serai jamais.»  •

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