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François Hollande au mémorial de la seconde guerre mondiale à Caen le 6 juin 2012. Reuters/Philippe Wojazer

 

La France ne s'est jamais excusée pour ses actes commis pendant la colonisation de l'Algérie. Et si elle le faisait maintenant ?

Alors que l'Algérie vient de donner le coup d'envoi des festivités célébrant le 50ème anniversaire de son indépendance, tous les yeux sont rivés sur François Hollande, le nouveau président de l'ancienne puissance coloniale.  A Alger, neuf pays ont été conviés à la fête – y compris les États-Unis, qui viennent de féliciter le Président Abdelaziz Bouteflika et ses trois mandats successifs pour son «rôle clé» dans la lutte internationale contre le terrorisme, et ses initiatives en faveur de la sécurité dans la région.

Le 5 juillet, à Alger, aucun représentant du gouvernement français n'était présent à la cérémonie d'ouverture, mais la France a fait savoir que son Ministre des Affaires Étrangères, Laurent Fabius, allait bientôt se rendre dans le pays et précéder une visite du Président Hollande à la fin de l'été. Une page est-elle en train de se tourner dans l'histoire de ces deux pays, dont les relations post coloniales n'ont pas été des plus apaisées?

François Hollande prêt à s'excuser?  

Si on en croit certains, Hollande pourrait devenir le premier président français à s'excuser formellement auprès de l'Algérie pour plus d'un siècle de colonisation et les centaines de milliers de victimes que ses guerres coloniales ont occasionné dans le pays, entre 1830 et 1962.

A Alger, les autorités réclament depuis longtemps des excuses en bonne et due forme. Doivent-elles s'attendre à voir la normalisation des relations franco-algériennes émaner d'un dirigeant qui a passé une bonne partie de sa campagne électorale à se dépeindre en «président normal» – pour marquer le contraste avec son prédécesseur, le frénétique Nicolas Sarkozy?

Hollande est le premier président français doté d'un état d'esprit franchement post colonial. Il avait dix ans quand le FLN (Front de Libération Nationale) prit les armes et s'opposa à l'occupation française. Son prédécesseur, Sarkozy, a peut-être un an de moins, mais il n'a pas cessé durant tout son mandat de s'inscrire en faux contre l'«éternelle repentance», pour reprendre ses termes. Et au parlement, ses collègues de parti n'ont pas hésité à faire passer une loi soulignant le «rôle positif» du colonialisme.

François Hollande, l'ami de l'Algérie?

François Hollande, pour sa part, voit depuis longtemps l'Algérie d'un œil amical et conciliant. Étudiant, il fut stagiaire à l'ambassade française d'Alger en 1978 et, en tant que secrétaire national du Parti Socialiste, il retourna dans la capitale algérienne en 2006 sur invitation du FLN – arrivé au pouvoir après l'indépendance – et eut l’occasion de dialoguer longuement avec Bouteflika. En décembre 2010, deux semaines après sa déclaration de candidature à l'élection présidentielle française, François Hollande revint en Algérie, pour rencontrer cette fois-ci Ahmed Ben Bella, le père de l'indépendance algérienne.

Pendant toutes ses visites, François Hollande fustigea sans relâche le colonialisme français qu'il voyait comme «un système inéquitable et oppresseur» devant «être condamné sans réserve». Le 17 octobre 2011, soit le jour de son investiture comme candidat officiel du Parti Socialiste, François Hollande participa à une cérémonie en mémoire des victimes algériennes tombées 50 ans plus tôt sous les coups de la police française. Et à la fin avril, à peine une semaine avant son duel final contre Sarkozy, c'est ce moment particulier qu'il choisit pour envoyer une ancienne ministre de la Justice, née en Algérie de parents français, réitérer ses engagements en faveur d'une réconciliation générale. 

Toujours est-il que, s'il veut officiellement présenter les excuses de la France à l'Algérie, François Hollande devra surmonter deux obstacles de taille. Tout d'abord, il devra faire face aux émotions complexes qui parcourent l'opinion française. Pendant la période coloniale, les Français ne furent pas les seuls à se ruer vers l'Afrique du Nord.

De plus, l'armée française a bataillé deux fois plus longtemps pendant la guerre d'indépendance algérienne que pour libérer son propre pays du joug allemand, durant la Seconde Guerre Mondiale. En 1962, quand la France retira ses troupes d'Algérie, plus d'un million de pieds-noirs furent obligés d'évacuer la seule terre qu'ils avaient jamais connue. Des colons chez qui se propagea un sentiment d'abandon, quand d'autres, restés sur place, furent victimes de plusieurs enlèvements et disparitions.

D'autres encore s'enfermèrent dans la nostalgie de l'Algérie française, à commencer par le propre père de Hollande, un petit politicien local qui soutint le candidat d'extrême-droite et pro-colonialiste lors de l'élection présidentielle de 1965. Dans un récent portrait du nouveau président français, on peut ainsi lire qu'Hollande aurait «construit [son identité politique] en rejetant les options de son père».

Le camp des ex-colonisateurs et celui des ex-colonisés pouvant chacun invoquer discriminations et pertes humaines absurdes, bien qu'à des niveaux différents, François Hollande devra veiller à une reconnaissance équitable des traumatismes de cette période. Le 8 mai, quand les Français célèbrent traditionnellement la reddition de l'Allemagne et la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les Algériens pleurent des milliers de manifestants tombés pendant les émeutes de Sétif. Et le 5 juillet, date anniversaire de l'indépendance algérienne, les Français commémorent l'odieux massacre de civils français qui eut lieu à Oran à la fin de la guerre d'Algérie.

Complaisance à l'égard du régime algérien

Ensuite, on peut se poser la question de la légitimité démocratique du gouvernement algérien actuel. Hollande n'a pas caché son soutien de la démocratisation de l'Afrique du Nord, et ce dès que les manifestations ont commencé à se propager de Tunisie vers l'Algérie, début janvier 2011, tout en dénonçant le «silence» de son prédécesseur sur le sujet. Le propre silence de François Hollande, en ce qui concerne les irrégularités du récent scrutin législatif en Algérie, et tous ses mots doux en faveur du gouvernement algérien conduit par le FLN, pourront être plus tard retenus contre lui.

En Algérie, le Printemps Arabe n'a pas été aussi fort que chez ses voisins tunisiens ou libyens, mais la population algérienne connaît elle aussi la frustration que nourrit un défaut de  démocratie et une flambée des prix alimentaires – une frustration qui, là aussi, s'est ouverte sur un discrédit majeur du système politique en place et quelques émeutes éparses à l'origine d'un climat insurrectionnel latent. Le régime de Bouteflika pourrait se servir des excuses de la France pour renforcer sa propre légitimité et faire oublier de graves manquements.

Curieusement, on pourrait prendre en exemple les gestes de l'ancien président français, Jacques Chirac, en direction des juifs de France et voir comment un tel marasme, aussi bien national qu'international, pourrait être contourné. En juillet 1995, cinquante ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale et au lendemain de son élection, Chirac rompit avec des années de silence officiel sur le rôle de l’État français dans un épisode emblématique de l'Holocauste en France: la rafle du Vel d'Hiv, en 1942, quand la police française arrêta des milliers de juifs, déportés ensuite dans les camps de concentration sur ordre des nazis. Le discours de Chirac, ferme et précis, n'avait rien d'un pardon de pacotille. Selon les mots du président, la République avait livré «ses protégés à leurs bourreaux» et la France avait accompli «l'irréparable» en parquant des milliers de juifs dans une zone de transit pour leur déportation.

Les excuses de Chirac n'ont peut-être pas calmé tous les esprits, mais elles ont réellement initié un processus de guérison chez les juifs de France. Quelques années plus tard, le gouvernement mit en place un fonds de compensation, destiné à dédommager les juifs français dont les biens avaient été saisis ou volés pendant la guerre, et créa une fondation pour la mémoire de l'Holocauste, riche d'une importante mission pédagogique. Mais, contrairement à l'Allemagne, la France n'a pas voulu accorder aux requérants un statut collectif, préférant indemniser chaque victime individuellement – presque comme s'il s'agissait d'une catastrophe naturelle où les dommages et intérêts se calculent au cas par cas. De la sorte, la  responsabilité de la France fut précisément cadrée et l’État n'a pas eu à reconnaître l'existence de «communautés» – un gros mot depuis l'introduction par les Jacobins d'une définition universelle de la citoyenneté dans la constitution française.

Après la torture, les crimes de guerre...les excuses? 

En Algérie, la présence coloniale française, qui s'étale de la Restauration à la Cinquième République, eut de très nombreuses conséquences. Mais pendant la guerre de 1954-1962, certains événements sont suffisamment significatifs pour contribuer à la formulation d'excuses ciblées. On sait par exemple comment l'armée française s'est rendue coupable de nombreux cas de torture et d'exécutions sommaires, ou encore comment la police française a délibérément noyé dans la Seine plusieurs militants parisiens du FLN, dans la nuit du 17 octobre 1961.

Le gouvernement français pourrait commencer par ouvrir une commission d'enquête destinée à dédommager les familles des victimes, quand cela est possible, mettre en place une modeste «commission de vérité» présidentielle et inaugurer une fondation publique dédiée à la recherche sur la Guerre d'Algérie et à la mémoire de ses victimes – 1,5 million selon les estimations hautes du gouvernement algérien. (Une fondation publique de recherche sur les guerres en Afrique du Nord existe déjà, mais rien n'est spécifiquement consacré à l'Algérie).

Le départ d'Algérie sonna le déclin de l'empire colonial français et referma une page de l'histoire de France. Mais il a aussi marqué le début d'un autre chapitre, caractérisé par la croissance de la population d'origine algérienne en métropole. Dans les années qui suivirent l'indépendance, deux millions d'Algériens, pour la plupart des travailleurs immigrés, s'installèrent en France. On estime aujourd'hui que près de 10% des Français ont un lien personnel ou familial avec l'Algérie. Ce qui inclut les individus d'origine arabo-algérienne, les Berbères, les descendants des colons français et les juifs algériens naturalisés en bloc en 1870.

Le temps de dépasser l'histoire coloniale

Mais l'absence d'excuses officielles n'a pas empêché les Algériens de s'intégrer dans la société française. Ainsi, l'arrivée du nouveau président coïncide-t-elle avec une augmentation mesurable de la représentation politique de cette minorité. Pour la première fois de son histoire, l'Assemblée Nationale compte quatre députés d'origine arabe et algérienne. Deux des ministres du gouvernement actuel sont nés de parents algériens. Le grand-père du Ministre du Redressement Productif a combattu les Français dans les rangs du FLN. On peut donc dire que la France a déjà commencé à digérer l'héritage complexe de l'Algérie française.

Avec l'aide de son équipe et d'un soupçon* de courage diplomatique, François Hollande pourrait faire en sorte que les deux dernières années du mandat du Président algérien ressemblent à autre chose qu'à une triste fin de règne. En mai, Bouteflika a lui-même déclaré que la classe politique de son pays ressemblait à un «verger trop mûr» – en d'autres termes, qu'il était temps de laisser place à la génération suivante  – et qu'il n'allait pas se représenter. En s'excusant aujourd'hui, la France offrirait un beau point final à ce gouvernement algérien, dont de nombreux membres ont pris personnellement part aux combats pour l'indépendance, et permettrait au FLN de négocier sa transition vers une ère post révolutionnaire.

Et même si la France n'estime pas que ce régime algérien mérite des excuses unilatérales, en les retenant, elle ne fait que renforcer la stratégie des nationalistes qui dépeignent le bloc occidental comme hostile et comploteur et se servent d'un tel portrait pour justifier leur mainmise sur le pouvoir. Toujours en mai, le Premier Ministre algérien avait laissé entendre que «la colonisation de l'Irak, la destruction de la Libye, la division du Soudan et l'affaiblissement de l’Égypte» étaient l’œuvre du sionisme et de l'OTAN.

François Hollande devra veiller à ce que les regrets de la France représentent à la fois une marque de respect envers les partis indépendantistes et, comme un contrepoint à la contrition française, un geste vers le peuple algérien et ses aspirations de réforme politique. En termes de coopération sécuritaire – de la lutte contre le terrorisme au chaos malien – des rapports bilatéraux sont essentiels, sans oublier les milliards que représentent les contrats commerciaux et l'exploitation du gaz naturel. Ce n'est que lorsque l'Algérie et la France auront dépassé leur histoire coloniale que leur collaboration, vitale, pourra œuvrer en faveur des évolutions que connaît actuellement la région – et non pas en leur défaveur.

Jonathan Laurence [Traduit par Peggy Sastre]

Foreign Policy

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